Journal de l'économie

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Franck Staub : "Les métiers d’art, au cœur de l’ADN économique et culturel français"





Le 17 Octobre 2014, par La Rédaction

Franck Staub est Secrétaire général de la fédération des cristalleries et verreries à la main et mixtes. Egalement élu au bureau de la confédération française des métiers d’art, de l’excellence et du luxe, et membre suppléant de la commission nationale des entreprises du patrimoine vivant, il a accepté de nous dresser le panorama d'un secteur d'activité dont "la passion pour le bel ouvrage" constitue la pierre angulaire.


Franck Staub
Franck Staub

On parle du secteur des métiers d’art mais que recouvre cette notion de façon précise ? Qu’y a-t-il en commun entre un verrier à la main et un bottier ?

Ces deux professionnels partagent la même passion pour le bel ouvrage. Exprimé de manière prosaïque, ils maîtrisent les gestes et les techniques en vue de transformer des matières brutes (en l’occurrence le verre et le cuir) en ouvrages ayant « une valeur artistique ajoutée ». Il existe officiellement 217 métiers d’art listés dans un arrêté ministériel publié en 2003. Ils sont répartis en 19 domaines d’activité comme les arts graphiques, le bois, le cuir, la bijouterie, la facture instrumentale, la pierre, la mode ou le verre.
 
En France, le métier d’art donne lieu à la production d’un ouvrage pérenne. Un verre en cristal, une chaussure, une sculpture en pierre sont pérennes dans le temps. Sauf accident, ils peuvent traverser les siècles sans être altérés. A contrario, un gâteau ou une fleur se dégradent en quelques jours. Ce critère de la pérennité de l’ouvrage produit exclut de fait du périmètre des métiers d’art, la gastronomie ou les fabricants de compositions florales fraîches (alors même que les fabricants de compositions florales travaillant à partir de fleurs séchées ou artificielles entrent dans la famille des métiers d’art !). On peut se poser la question du bienfondé de cette distinction car ce qui prime avant tout c’est bien la maîtrise des gestes et des techniques.
 
On peut ajouter que cette maîtrise ne dépend pas du statut juridique de celui qui l’exerce. La loi sur l’artisanat, le commerce et les très petites entreprises votée au printemps limite le secteur des métiers d’art aux artisans. C’est une avancée pour la reconnaissance des professionnels qui exercent un métier à titre indépendant et de ce point de vue-là, cette définition est positive. Malheureusement, elle met de côté les milliers de salariés et de fonctionnaires qui appartiennent à la famille des métiers d’art et dont les savoir-faire méritent -autant que celui des artisans- d’être reconnus.

On entend parfois dire que les métiers d’art sont des métiers du passé…

Tous les métiers qui ne savent pas innover sont condamnés à être des métiers du passé, quel que soit le secteur d’activité. Les professionnels des métiers d’art  peuvent travailler pour la conservation et la restauration du patrimoine, ce qui les rattache effectivement au passé ou plus exactement à l’Histoire. Mais ils peuvent aussi œuvrer dans le domaine de la création. Les plus grandes manufactures dans le secteur du cristal par exemple travaillent en lien avec des designers et ne cessent d’innover sur le plan technique. Dans tous les pans des métiers d’art, l’impression en 3D progresse et apporte des perspectives de développement étonnantes.

Les métiers d’art regroupent des familles de métiers qui éveillent sans cesse de nouvelles passions chez le consommateur qui sait reconnaître le bel ouvrage et l’ouvrage durable. L’article fabriqué par un professionnel des métiers d’art est l’exact contraire de l’obsolescence programmée dont on perçoit quotidiennement les limites, y compris sur le plan macro-économique. Par ailleurs, les métiers d’art sont des métiers d’avenir car ils éveillent sans cesse de nouvelles vocations parmi les jeunes. Dans le contexte de crise permanente que nous connaissons depuis une trentaine d’années, ils rassurent parce qu’ils portent les valeurs de la proximité, de la qualité et de la durabilité.  

Justement, comment attirer les jeunes vers les formations aux métiers d’art ?

Qui vous dit que les jeunes ne sont pas attirés par les formations aux métiers d’art ? Les formations aux métiers d’art ont du succès auprès des jeunes. Les passions naissent souvent très tôt, parfois dès l’enfance. D’une manière générale cependant il est nécessaire de communiquer positivement sur l’apprentissage. La plupart des formations aux différents métiers d’art passe par l’apprentissage. Il faut absolument sortir des esprits des enseignants, des parents et au final des enfants qu’apprendre un métier manuel est réservé aux élèves en échec scolaire et que les bons éléments sont condamnés à suivre la filière générale. Apprendre un métier manuel, c’est quelque chose de beau et de noble. L’apprentissage est une filière d’excellence si on considère que l’excellence est premièrement d’avoir un emploi après sa formation et deuxièmement de travailler par passion. Cela est aussi vrai pour les métiers d’art que pour l’ensemble des métiers manuels.  

Quel est le poids économique des métiers d’art ?

Aujourd’hui, la France compte plus de 38 000 entreprises liées aux métiers d’art. Elles sont très diverses : ce sont souvent des PME ou des manufactures mais également de tous petits ateliers. Les derniers chiffres dont nous disposons datent de 2007 et font état d’un chiffre d’affaires du secteur aux alentours de 8 milliards d’euros.

Mais au-delà de ces chiffres, les métiers d’art participent au dynamisme et à l’image de la France. Boire dans un verre en cristal français,  caresser la courbe d’un fauteuil, admirer un vitrail ou porter un soulier sont autant d’expériences uniques au contact de notre patrimoine culturel qui porte l’excellence de nos savoir-faire. Les métiers d’art représentent par ailleurs une carte maîtresse de notre pays en termes d’attractivité touristique. L’impact des métiers d’art sur le tourisme est primordial : les étrangers du monde entier (85 millions de touristes en 2013) viennent voir nos monuments. Que deviendraient-ils s’ils n’étaient pas entretenus par des tailleurs de pierre, des vitraillistes, des ardoisiers ? Ils viennent aussi pour notre art de vivre et notre réputation de bon goût largement entretenus par l’ensemble des métiers d’art.

Chacun de nos territoires participe à cette dynamique : Paris demeure l’hyper-capitale mondiale du luxe et de la mode, Midi-Pyrénées est le berceau de savoir-faire locaux et de maisons remarquables tels que Laguiole et ses couteaux, Revel et ses meubles ou Millau et ses gants, Provence-Alpes-Côte d’Azur fait la part belle au travail de l’argile, de la céramique et de l’art santonnier mais aussi du verre avec La Verrerie de Biot célèbre dans le monde entier pour ses verres bullés. Et que dire de la Lorraine qui concentre les grandes manufactures de cristal et des PME aussi dynamiques que la cristallerie de Montbronn ? Le musée de la cristallerie de Saint-Louis « La grande place » draine chaque année 20 000 visiteurs et l’éclat de Baccarat, qui consacre actuellement une exposition au Petit Palais à la Légende du cristal, fait honneur autant aux Lorrains qu’à l’ensemble des Français. Toutes les régions de France regorgent d’ateliers et de manufactures qui renforcent l’attractivité et l’image de notre pays. 

Quels messages portent les organisations représentatives des métiers d’art ?

Je ne peux répondre que pour la CFMA (1) et la FCVMM (2) mais je pense que d’autres représentants d’organisations professionnelles seraient d’accord avec moi. Les métiers d’art, qui regroupent des entreprises de main d’œuvre ont besoin de plus d’oxygène pour innover, se développer, exporter et créer des emplois. Nous portons une attention particulière à la prise de conscience de la part des pouvoirs publics du coût du travail. D’autant que les années 2008 et 2009 ont été particulièrement difficiles pour les entreprises, la crise ayant entrainé une baisse des chiffres d’affaires dans des proportions importantes.

Nous devons absolument compenser les écarts considérables du coût de la main d’œuvre entre la France et les pays émergents. Non pas au détriment des salariés qui doivent être rémunérés à leur juste valeur mais en adoptant des dispositifs fiscaux adaptés, en se donnant les moyens de faire face à la concurrence internationale. Je pense au crédit d’impôt Métiers d’art (CIMA) qu’il faut absolument maintenir et améliorer en permettant son cumul avec le crédit d’impôt compétitivité entreprise (CICE). Je pense aussi à l’instauration d’un bouclier social en faveur des entreprises de métiers d’art. Nous avons mené une enquête auprès de 67 entreprises labellisées Patrimoine Vivant. La moyenne du rapport entre le poste « salaires et charges sociales » et la valeur ajoutée s’établit à 91%. C’est considérable et il est injuste de faire davantage peser sur ces entreprises le financement des dépenses de sécurité sociale. En proportion, une entreprise de métiers d’art de 15 salariés qui fait un chiffre d’affaires de 3 millions d’euros va beaucoup plus contribuer au financement des dépenses de santé qu’une entreprise de 10 salariés qui affiche un chiffre d’affaires cinq fois plus élevé.
 
Les métiers d’art ne forment pas un secteur d’activité comme un autre. Ils font partie de l’ADN économique et culturel de la France. Ils en sont des maillons essentiels. Les préserver et leur donner les moyens de prospérer sont des enjeux majeurs auxquels notre pays est confronté.
 

(1) Confédération française des métiers d’art, de l’excellence et du luxe (CFMA)
(2) Fédération des cristalleries et verreries à la main et mixtes (FCVMM)
 




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