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Greenpeace contre Resolute : la guerre du papier n’est pas inéluctable





Le 28 Juillet 2017, par La Rédaction

Editeurs, fabricants de papier et organisations écologistes sont plongés dans une crise juridico-industrielle depuis 5 longues années, aujourd’hui symbolisée par l’affrontement Greenpeace-Resolute. Aux éditeurs maintenant de jouer un rôle de médiateurs.


La bataille a commencé en Amérique du Nord. Par-delà ces magnifiques forêts boréales canadiennes. Ici, collines et montagnes recouvertes de conifères ont tout d’un décor de cinéma. Mais la bataille qui se joue n’a rien d’un western du Grand nord. Greenpeace et Resolute* – le géant du papier canadien Resolute Forest Products – se déchirent. Un bras de fer qui se règle actuellement devant les tribunaux et qui se jauge à coups de millions.
 
Retour en arrière, au début des années 2010. L’organisation non gouvernementale Greenpeace dénonce la gestion des forêts boréales canadiennes gérées par la société Resolute, principal fabricant de papier d’Amérique du Nord fournissant les éditeurs à l’international, jusqu’en France. Des pratiques supposées qui lui ont valu le surnom de « forest destroyer ». Salve d’accusations à laquelle le géant du papier a répondu au printemps dernier par un procès, accusant Greenpeace de diffamation et « d’interférence économique ». Dommages et intérêts réclamés : environ 200 millions d’euros. De quoi couler l’ONG.
 
Chaque partie campe sur ses positions. Dans le détail, Greenpeace accuse depuis 2012 Resolute et les autorités canadiennes de tricher sur les chiffres. Par le passé, le gouvernement d’Ottawa a affirmé rester dans les limites d’un taux de déforestation de 0,02%. « Ce qu’avance le gouvernement canadien n’est pas très fiable, affirme Clément Sénéchal, chargé de campagne pour Greenpeace France. Nous avons documenté les pratiques destructrices de Resolute dans la forêt boréale, qui ne sont pas alignées sur les recommandations du gouvernement pour la protection du caribou qui a besoin d’un certain pourcentage de forêt non perturbé. » Selon Greenpeace, le cas Resolute s’est transformé en affaire d’Etat pour le gouvernement canadien. 

Label or not label

Les différentes attaques de Greenpeace ont porté leurs fruits et un coup très dur à l’entreprise canadienne. Dans l’affaire, Resolute a surtout perdu trois des certificats sur le développement durable décernés par FSC (Forest Stewardship Council, un organisme indépendant reconnu), couvrant 80% des exploitations de Resolute. Le géant forestier a tenté, sans succès, de redorer son blason avec d’autres labels, comme ceux émis par SFI (Sustainable Forestry Initiative). Des labels sans valeur aux yeux de l’organisation environnementale, car décernés par l’industrie elle-même.

Du côté de Resolute, la contre-attaque s’est voulue frontale. Objectif affiché : protéger l’emploi dans plusieurs régions canadiennes, et préserver l’image de marque de l’entreprise. Son PDG Richard Garneau a donc sorti d’artillerie lourde en s’appuyant sur les lois Rico, dont l’objectif depuis 40 ans est de lutter contre les pratiques mafieuses, le crime organisé et le racket. Une attaque vécue par Greenpeace comme une atteinte à sa liberté d’expression. « La liberté d’expression ne doit pas être confondue avec la calomnie et la diffamation. Nous, nous avons surtout planté plus d’un milliard d’arbres dans la forêt boréale canadienne », s’est défendu M. Garneau. Entre les deux parties, la communication est donc rompue. Reste un acteur dans l’équation : le monde de l’édition dont le rôle s’annonce primordial.
 
En première ligne, les éditeurs nord-américains se montrent prudents, et hésitent à prendre part au conflit. Chez Simon & Schuster, le vice-président et directeur de la communication d’entreprise Adam Rothberg remarque que « les accusations, les contre-accusations et les arguments avancés par les deux parties représentent des questions complexes et que, en tant qu’éditeurs, S&S a du mal à juger ou manque d’éléments de vérification. Cela dit, nous reconnaissons à la fois l’urgence des enjeux environnementaux et la liberté d’expression, mais aussi le droit de défendre sa réputation ». Les enjeux liés à l’image de marque et la réputation des maisons d’édition sont sur toutes les lèvres. Citée par le Guardian, Penguin Random House a publié un court communiqué, déclarant « s’efforcer d’utiliser du papier acheté auprès de fournisseurs dont le papier est irréprochable ». Même son de cloche chez Harper Collins. Si aucune ligne ne bouge, les géants de l’édition anglo-saxonne iront – peut-être – voir ailleurs. Greenpeace, évidemment, les presse de prendre une position plus tranchée. « Pour le moment, nous insistons sur la morale écologique pour faire pression, poursuit Clément Sénéchal, mais les désengagements commerciaux pourront ensuite s'imposer si nécessaire, pour que les éditeurs puissent respecter leurs engagements en matière de développement durable. »

Hachette souhaite une médiation

Hachette Livre est engagé en faveur du développement durable de manière très active. L’entreprise souhaite par exemple utiliser un minimum de 80% de papier certifié FSC d’ici 2018, à l’échelle mondiale. Elle vient également de mettre en place un système de contrôle indépendant. « On sélectionne des bouquins imprimés au hasard, qu’on confie à un laboratoire indépendant qui les passe au microscope, explique Ronald Blunden, directeur de la communication d’Hachette Livre. Puis on vérifie si les fibres correspondent bien à l’engagement pris par le fournisseur de papier. C’est un outil de plus, qui nous permettra, peut-être, d’identifier des problèmes... » Une intransigeance sur la qualité, essentielle pour l’entreprise française.

En juin dernier, son PDG, Arnaud Nourry, a mis tout le poids de son groupe – le nº2 mondial de l’édition tout de même – dans la balance. Un pas en avant à la fois osé et porteur d’une solution dans le bras de fer qui illustre les colonnes des journaux québécois. Il y est allé de sa plume en français dans le texte, à l’adresse de son homologue chez Resolute : « Notre filiale américaine achète des quantités significatives de papier certifié FSC à vos usines canadiennes. Nos relations commerciales sont saines et équilibrées. Comme vous le savez sans doute, Hachette Book Group, comme sa maison mère Hachette Livre, a des exigences très fortes en matière d’écologie. » Hachette n’a, rappelle-t-il, pas l’intention de s’immiscer dans le conflit, mais précise deux lignes rouges. « Je vous invite à faire tout ce qui est en votre pouvoir pour garder les certificats FSC que vous détenez au Canada, et plus particulièrement ceux qui nous permettent de respecter nos critères écologiques. […] Le deuxième point que je voudrais évoquer, et qui émane non pas du client, mais de l’éditeur et du citoyen que je suis, porte sur la virulence de votre réaction face à Greenpeace. Il y a de quoi troubler profondément des éditeurs, qui par la nature même de leur activité, respectent et alimentent le débat public et comptent – c’est notre cas – de nombreux écologistes parmi leurs auteurs. » Une première entremise publique qui pourrait être favorisée par l’entente affichée par le nouveau couple exécutif Trudeau-Macron. Restons de bons amis.
 
*Appelé également Résolu dans la presse québécoise francophone.




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