Journal de l'économie

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Idéologie sécuritaire et société de surveillance, le storytelling du XXIème siècle

Entretien avec Eric Delbecque





Le 23 Mars 2016, par

Dans son dernier ouvrage intitulé "Idéologie sécuritaire et société de surveillance, le storytelling du XXIème siècle", Eric Delbecque diagnostique la situation idéologique et morale en France. En partant du paradoxe de Tocqueville selon lequel plus un phénomène disparait au sein d'une société, plus cette dernière y devient intolérante, l'auteur décrypte l'avènement d'une organisation sociale et politique structurée par la peur du risque. Or, si la peur du risque explique l'exigeance croissante de surveillance, elle impliquerait par ailleurs l'impossibilité de concevoir le changement sous l'angle du progrès.


Comment expliquez-vous la référence incessante faite aux risques dans les médias et l'espace public, alors même que la société n'a jamais été aussi pacifiée ?

Il est clair que le monde n’est pas plus dangereux aujourd’hui qu’hier. Toutefois, il est plus instable, plus incertain, plus morcelé, divisé par de multiples clivages (chaque fragment s’interprétant à l’aide d’un modèle spécifique) : il se révèle de fait moins lisible – car moins charpenté par des oppositions simples, binaires – si l’on se contente d’y appliquer une grille d’analyse monolithique et universelle. Le tout néanmoins structuré par une épaisse chaîne d’interdépendance qui ne laisse plus personne (individuellement ou collectivement) indemnes des maux des autres (la connexion entre le terrorisme en Occident et le jihad en Syrie ou en Irak le prouve). De l’effet papillon aux boucles de rétroaction, on ne manque pas de formules pour désigner les différentes façons dont tout s’interconnecte depuis vingt ans. Ce chaos provoque un sentiment d’impuissance et d’angoisse face à une succession brownienne de changements conflictuels. D’où une sensation d’insécurité croissante mêlée à une impression d’accélération dangereuse de l’Histoire. 

Quel impact l'idéologie sécuritaire a-t-elle sur le progrès social de façon générale ?

Nous faisons face en réalité à une double personnalité sociétale… D’un côté, nous profitons en toute conscience d’un quotidien pacifié : pour preuve, nous savons répéter que le présent enfin émancipé s’oppose aux ténèbres morales de jadis… De l’autre, loin de savourer pleinement l’immense plaisir de n’avoir pas tremblé de peur dans les tranchées de 14-18 et d’avoir échappé aux massacreurs nazis, nous ne remettons guère notre situation en perspective et estimons habiter une séquence temporelle anxiogène incitant à la mélancolie, voire à la dépression… Pourtant, nous claironnons vivre dans la société du divertissement et du plaisir… En réalité, ce qui caractérise le mieux ce temps, c’est une jouissance angoissée, difficile à préserver d’un climat de qui-vive ! En résumé, nous admettons que les Trente Glorieuses ouvrirent une période de paix et de prospérité sans précédent, tout en redoutant néanmoins que la première moitié du vingtième siècle n’ait définitivement démontré que le ver est dans le fruit et que la civilisation européenne se fonde sur la guerre et la domination. Tout cela nourrit une société de surveillance qui n’est pas une idéologie sécuritaire sécrétée par les pouvoirs et qui s’adosse à la fragilisation de la croyance au progrès. 

Cette idéologie sécuritaire peut-elle être une source de croissance économique ?

Non, c’est la société de surveillance qui peut éventuellement ouvrir des opportunités commerciales. Le cas des Etats-Unis est dérogatoire mais trop long à aborder ici.  

Quelle est la responsabilité des hommes politiques dans le storytelling de la défiance que vous dénoncez ?

Au bout du compte, la sécurité, c’est la rationalisation de la peur que permet la confiance raisonnable en ses contemporains créée par des valeurs communes et un dispositif de sûreté crédible des personnes et des biens ; le spectacle de la peur (sa médiatisation savamment orchestrée pour des raisons idéologiques ou marchandes), c’est l’ignorance acceptée, encouragée, et, par conséquent, le consentement à l’insécurité et l’accentuation de notre paralysie collective face à elle… Nos politiques devraient enrayer ce processus fatal en développant une vision et une stratégie pour notre futur. La carence dont ils font preuve en la matière alimente la défiance sociale.




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