Journal de l'économie

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Le papier transformé en argent : invention et expansion du billet (4/5)

Notre série sur l'histoire de la monnaie





Le 23 Octobre 2014, par

(Partenariat éditorial)


Crédit : JDE / Ingimage
Crédit : JDE / Ingimage
« C’est dans la ville de Khanbalik que le grand Khan possède sa monnaie […]. En effet, on y fabrique du papier-monnaie à partir de l’aubier du mûrier. L’aubier est extrait, broyé puis mélangé à de la colle et comprimé en feuilles semblables à des feuilles de papier coton, mais complètement noires. La méthode d’émission est très formelle, comme s’il s’agissait d’or ou d’argent pur. Sur chaque coupon destiné à devenir un billet, des fonctionnaires spécialement désignés inscrivent leur nom et apposent leur cachet. Lorsque le travail est fait selon les règles, le chef nommé par le Khan imprègne son sceau de colorant et appose sa marque vermillon en haut de la feuille. C’est alors que le billet devient authentique. Ce papier est ensuite répandu dans tous les domaines de Sa Majesté, et personne n’ose, sous peine de la vie, refuser de le recevoir en paiement. » Tels sont les mots par lequel Marco Polo a relaté, au tout début du treizième siècle, l’usage par les Chinois de « monnaie papier » (1).
 
Hélas, personne ne crut le marchand vénitien, si bien qu’il fallut encore attendre plusieurs siècles avant que des billets ne soient produits en Europe, alors qu’ils étaient déjà d’usage courant dans l’Empire du milieu, dès le XIe siècle. Comme le relate Coralie Boeykens, guide du musée de la Banque nationale de Belgique, c’est pour remédier à la pénurie de monnaie métallique qu’ils ont été introduits : « Sous la Dynastie Song (960-1276), le commerce de la région du Sischuan est tellement prospère que la monnaie de cuivre est insuffisante. Certains marchands émettent alors une monnaie privée “Zhu Quan” en papier de mûrier (2). » Fait remarquable, il ne faudra pas attendre que quelques années pour que l’État s’arroge le monopole de l’émission de ces billets garantis par une réserve monétaire en pièces, en sel et, plus tard, par une réserve en or ou en argent.
 
En Europe, même si les lettres de change émises par les Lombards étaient utilisées comme une sorte de monnaie parce qu’il arrivait qu’elles circulent entre plusieurs mains avant d’être finalement encaissées, on estime que les premiers véritables billets ont été émis en 1609 à Amsterdam. L’essor de cette place commerciale était alors entravé par la multiplication de centaines de pièces différentes et souvent de piètres qualité ce qui obligeait les commerçants à procéder à de fastidieuses opérations de contrôle. Les autorités ont alors l’idée de récupérer l’ensemble des pièces pour en faire de nouvelles pièces à la teneur garantie en métal précieux. Mais plutôt que de rendre directement cette nouvelle monnaie aux déposants, elle émet des certificats de dépôt aussitôt utilisés comme moyens de paiement.
 
La première véritable banque d’émission est toutefois celle de Stockholm, créée en 1656 par Johan Palmstruch. « Ce commerçant suédois remarque que la régularité dans le retrait des espèces peut dispenser la banque de conserver en réserve l’intégralité des fonds qui ont été déposés. En 1661, il fait émettre des billets au porteur, remboursables en espèces sur simple présentation. Ces billets ne tardent pas à remplacer les espèces dans les paiements », rappelle Patrick Ladoue, Caissier conservateur des collections numismatiques de la Caisse Générale de la Banque de France (3). Hélas, l’initiative se soldera par une faillite. Si bien que, transformée en établissement public, la banque de Stockholm s’interdira pendant longtemps d’émettre des billets. Mais cela n’empêchera pas le modèle d’être bientôt repris par la Banque d’Angleterre puis par celle d’Ecosse à la fin du XVIIe siècle.
 
Le rôle des Ecossais est prépondérant dans l’expansion des billets de par le monde. Si bien que c’est à un Ecossais, John Law qui diffuse ce nouveau moyen de paiement en France à la demande du Régent Philippe d’Orléans qui l’autorise à créer à créer, en 1716, la Banque générale. « Cette banque peut recevoir des dépôts, escompter des effets de commerce, effectuer des paiements pour les particuliers et surtout émettre des billets libellés en écus de banque, c’est-à-dire toujours remboursables au même poids et au même titre de métal. La banque est appréciée pour son côté pratique et gagne la confiance de ses clients. En décembre 1718, l’État rachète les actions des propriétaires de la Banque générale et la transforme en Banque royale », précise Patrick Ladoue.
 
Une fois encore, une émission trop importante de billets provoquera la faillite de la banque, incapable de faire face aux demandes de remboursements. Mais il en faudrait plus pour que l’on renonce à un moyen de paiement aussi pratique et facile à produire que le billet de banque. Cinquante-six ans plus tard, en 1776, un nouvel établissement, baptisé Caisse d’Escompte, est créé pour résoudre le manque de numéraire. C’est elle qui, après la révolution de 1789, lance l’émission des assignats, ainsi appelés parce qu’ils sont « assignés », c’est-à-dire gagés sur la vente des biens saisis au Clergé. Une garantie insuffisante pour le volume d’émission : leur cours réel s’effondre, si bien que, pour calmer la colère populaire, le Directoire décide d’organiser une sorte de cérémonie expiatoire : le 30 pluviôse an IV, (19 février 1796), 890 millions en assignats et le matériel ayant servi à leur fabrication sont détruits publiquement place Vendôme !
 
« Ces expériences malheureuses sont très importantes pour la Banque de France dont la création le 18 janvier 1800 est très proche de la destruction des assignats place Vendôme. D’une part, elles expliquent la prudence dont a toujours fait preuve la Banque de France. Ainsi les premiers billets ont une valeur faciale très élevée (500 et 1 000F) et de stricts plafonds d’émission lui sont imposés », explique Patrick Ladoue. De fait, à compter de la création de la Banque de France, notre pays a été épargné par les scandales monétaires, les deux seules véritables ruptures de notre histoire monétaire étant la création du nouveau franc mis en circulation le 1er janvier 1960 pour que notre monnaie ait une parité proche du Deutsche Mark, du franc suisse ou du florin néerlandais, puis l’introduction de pièces et billets en euros, le 1er janvier 2002.
 
Avant cette date, l’euro existait déjà, mais son usage se limitait alors aux transactions financières européennes. C’est en prenant la forme de pièces et de billets qu’il est devenu, aux yeux de tous, une véritable monnaie démontrant par là que, désormais, la monnaie fiduciaire mérite bien son nom puisqu’elle bénéficie d’une véritable confiance.
 
(1) Le devisement du monde. Le livre des merveilles, par Marco Polo, adapté par Arthur-Christopher Moule, Editions La Découverte, 2011, 554 p.
(2) « Le billet, une invention chinoise? », par Coralie Boeykens, Site Internet du musée de la Banque nationale de Belgique, 5 septembre 2007.
(3) « Histoire et iconographie du billet », texte préparé par Patrick Ladoue pour une conférence à Poitiers le 17 janvier 2002, dans le cadre du programme « du franc à l’euro : l’histoire de notre monnaie »
 


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