Journal de l'économie

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Osons l'(im)pertinence, avec Olivier Bernard

Auteur de "Communication (im)pertinente pour managers et formateurs stressés"





Le 18 Février 2016, par Roxane Lauley

Vous êtes au bout du rouleau? Pas de panique, "Communication (im)pertinente pour managers et formateurs stressés" paraît aujourd'hui aux Editions VA Press. Son auteur, Olivier Bernard livre en exclusivité pour le JDE (et sans langue de bois), des pistes pour mieux se comprendre et s'écouter. Vous avez le droit de souffler pendant 3 minutes (lecture rapide de cette interview), voire 5 (lecture attentive de cette interview)...


Vous avez décortiqué 150 mots clés du management dans votre ouvrage « Communication (im) pertinente pour managers et formateurs stressés ». Pourquoi se lancer dans pareille aventure?

Les ouvrages portant sur le management sont tous rédigés par des psychologues, des sociologues, des cadres impliqués dans les Relations Humaines mais aucun ne connaît ou n’ose pousser la porte de la sémantique. Certes, tous mentionnent l’importance de la communication (verbale  et  non verbale) mais sont légers sur la sémiologie et ignorent avec superbe l’importance du mot, la force contenue dans le choix des termes, l’importance de repérer ce que l’emploi d’un vocable dévoile de l’idéologie de son utilisateur. Employer un mot est acte politique (au sens de la Science politique), cela laisse trace des engagements de l’émetteur et colore les représentations du récepteur. C’est cela la genèse de mon projet : ouvrir une porte managériale rarement poussée, le faire avec plaisir et parfois dérision mais en retenant que si une porte s’ouvre de l’intérieur (en impliquant le cœur et les émotions), il reste que ses gonds doivent rester fixes (directivité, contrainte, évaluation).

Analyser étymologiquement 150 termes managériaux et formatifs permet de découvrir les liens entre les deux métiers au service des organisations. Retenons que dans le paradigme des mots que je connais sur le sujet que je traite, le choix d’un seul (parmi ce que les professeurs de français nomment des synonymes, notion qui n’existe pas) est affichage de ma position, de l’idée que je me fais de l’interlocuteur et de ses options. Lutter contre la langue de bois (le choix du mot le plus consensuel pour ne choquer personne) est un immense challenge mobilisateur (nos politiques de tous bords utilisent tant et tant cette langue de bois que je retrouve en fin d’émission un tas de sciure devant la télé !).    
 
 

Cela signifie-t-il que nous ne connaissons plus le sens, voire la portée des mots ?

Il est indispensable d’avertir les lecteurs que les enseignants nous trompent en véhiculant la notion de synonymes car ceux-ci n’existent pas :  La langue est soumise aux lois darwiniennes et à l’instar de l’évolution, si deux mots étaient semblables l’un des deux aurait disparu, s’il en subsiste encore deux c’est qu’une différence (ténue peut-être mais révélatrice) existe et engage le locuteur comme le récepteur. Les mots, en outre sont comme des galets, ils s‘usent, deviennent trop polis (une pierre polie risque de rouler au lieu de tenir). Nous avons besoin de cadre et de formateurs rugueux et pas obligatoirement polis. Les mots parfois font peur : un exemple entre mille « la contrainte » souvent ressentie comme un éteignoir alors qu’elle est la condition sine qua non de la créativité (un ruisseau en plaine est inutile mais si vous le bloquez entre deux contraintes,  deux rochers, il devient torrent !). le livre tente de redonner aux mots leur vrai sens, de les réhabiliter… « Etre directif », ce n’est pas « être facho », c’est « indiquer la direction » et c’est bien le rôle de tout cadre ou formateur.     
 
 

Des exemples flagrants de ce que vous définissez comme des « prêts-à-penser » ?

D’abord une définition… Le « prêt à penser » est à l’intelligence ce qu’un pseudo écrivaillon récemment entré à l’académie est à la philosophie : un engourdissement, une répétition servile des idées éculées. Nous sommes cernés par le « prêt à penser » (qui pour les plus atteints sert de « prêt à panser »). Dans les cafés, les couloirs, les trams (souvenez-vous : une personne sur deux a voté facho, pensez à garder vos gants !), les sentences réacs, irréfléchies et sottement formulées déclenchent un assentiment tellement consensuel qu’il en devient nauséabond. J’en cite quelques uns « l’orthographe se perd et nous perdons notre âme », « le niveau baisse » (Aristophane le disait déjà, c’est dire qu’on est mal parti), « l’effort n’est plus valorisé », « le portable et la tablette tuent l’écriture », « les jeunes n’ont plus de respect »… Une interview ne permet que de les citer, soyez sympa, reportez vous au livre, l’explication et la réfutation figurent aux pages 52 / 54: vous aurez les réponses et l’affectueuse gratitude de l’éditeur VA Press (pour Valeur Ajoutée, un gage de qualité).
 
 

Vous vous adressez aux managers et formateurs stressés. Le milieu professionnel souffre-il particulièrement de ces mots (maux) ?

Oui, ces deux catégories sociales sont particulièrement en risque de stress (le mauvais stress surtout) car ils confondent souvent impertinence et mauvaise éducation en privilégiant la gestion de l’équipe (ou de l’amphi) plutôt que se régaler de la justesse de la remarque émise  par le collaborateur (ou l’étudiant). Ensuite parce que les apprenants ont changé : De récepteurs passifs et silencieux, ils sont devenus des acteurs / consommateurs exigeants, c’est la rançon légitime du développement de l’intelligence (il est infiniment plus aisé de commander des analphabètes que de convaincre des esprits aiguisés). En outre les mêmes qui se plaignent sont ceux qui forment leurs enfants à évaluer, jauger, mesurer en citoyen contemporain… La conséquence est que nos enfants, consommateurs éveillés et légitimement exigeants veulent que l’encadrement, comme le formateur soit au top de son job et s’il ne l’est pas, ils en font la remarque et vlan le stress apparaît !

Quid du stress du salarié ?

Bonne question : effectivement le stress est du même acabit qu’on soit cadre ou employé, enseignant ou apprenant, je me suis limité aux managers et aux formateurs car c’est majoritairement devant eux que j’interviens en cours ou en conférence… De toute façon la différence cadre / non cadre s’estompe tant la complexité des tâches augmente, les risques psychosociaux (RPS) touchent aujourd’hui l’ensemble des salariés.

Il reste cependant à retenir que le stress n’est pas toujours nocif, qu’il existe un stress positif et mobilisateur (un exemple : quelques minutes avant un rendez-vous amoureux, nous sommes stressés certes, mais c’est délicieux). Le stress mobilise, développe notre tension et il y a là des aspects valorisants, c’est sa durée, son intensité qui sont nocives. Il reste un aspect très paradoxal :
les RPS explosent dans les métiers impliqués dans la relation d’aide (personnels soignant, enseignants, travailleurs sociaux), un peu comme si lutter à l’externe contre un phénomène (souffrance, exclusion, isolement) se déplaçait sur l’interne (les enfants maltraités deviennent-ils des parents maltraitants ? Si c’est le cas je prends peur).

Vous faites la part belle à l’intelligence émotionnelle ou à l’empathie, valeurs qui sont souvent peu valorisées dans le milieu professionnel. Pourquoi ?

L’école, l’université et même les centres de formation nous abreuvent de « savoirs » certes utiles, mais souvent dépassés ou à tout le moins rapidement obsolètes. L’entreprise nous dote de « savoir faire » certes actualisés mais rendus vite ringards par les innovations de la concurrence… Ces éléments nécessaires mais fugaces sont infiniment moins utiles que l’« intelligence émotionnelle » qui est pérenne en ce qu’elle mobilise l’intelligence créatrice et le cerveau limbique qui donne épaisseur aux concepts présentés (c’est ce que les manuels vieillots nomment « savoir-être »). L’empathie est encore moins valorisée car elle est malheureusement souvent confondue avec l’attention ou pire la gentillesse, alors qu’il s’agit de tenter de regarder le monde à travers la visée (sans doute) déformée de l’interlocuteur.

Plus fine encore est la notion d’assertivité qui permet de ressentir les remarques non comme une attaque personnelle mais comme une évaluation nécessaire du litige et non de la personne. Il est indispensable de développer l’esprit critique en lieu et place de savoirs immédiatement utilisables, cesser de mettre sur le marché des cadres directement « rentables » (ce que font bien des écoles de commerce et même les IAE qui tentent de les singer) en  fabriquant en série des personnels d’encadrement proprets, avec des têtes de gendres mais sans capacité d’adaptabilité, d’innovation et de créativité. L’effort doit porter sur une authentique formation de cadres généralistes, dotés d’une immense culture générale, sachant répondre aux questions itératives essentielles mais surtout assez humbles pour faire appel à des consultants si nécessaire. Les "Pic de la Mirandole" (NDLR,  philosophe et théologien humaniste italien) n’existent pas en 2016, valorisons les modestes, heureux de travailler en équipe et d’ainsi transformer les connaissances en co naissance (respecter la progression des joies du travail d’équipe en franchissant les trois territoires de la solidarité : naître à l’organisation, connaître les collaborateurs, reconnaître  la force de l’équipe. Autrement dit : mouvoir (faire bouger), émouvoir (faire réagir l’intelligence émotionnelle) et ainsi promouvoir.
 

Vous invitez également à "penser un peu plus à l'Autre"...

Oui l’individu est au centre de l’action et c’est bien car cela évite le panurgisme et le communautarisme, mais c’est ennuyeux aussi car en cas de difficulté l’Autre est bien seul… On entend encore ici et là des phrases insensées « A chacun ses problèmes ! » (version publiable), « Demerden Sie sich allein selbst ! » qui dénotent un égoïsme managérial d’une rare stupidité alors que seule la solidarité permet les avancées… Les recommandations sur l’autonomie mal comprise qui frise l’indépendance battent en brèche l’idée pourtant créatrice de l’entraide : tout seul on croit aller plus vite, mais c’est à plusieurs qu’on va plus loin !. Une seule solution : Eviter d’épier, de « fliquer » mais apprendre à contrôler en rappelant le vrai sens du « contrôle » : Donner au collaborateur un « rôle » et assurer le « contre -  rôle » pour qu’il n’affronte pas seul les difficultés. Ceci permet d’instaurer un climat de « confiance », au sens étymologique du mot « cum » = « avec » et « fidem » = « foi » c’est-à-dire la « foi partagée », foi dans la Réussite de l’organisation, foi dans la République, foi dans l’enrichissement mutuel et foi dans l’enseignement !
 
 

Comment cela se traduit en matière de management?

Tout d’abord mesurer ce qu’on nous demande et pour cela il faut traquer le sens du mot « management » qui est parfois ressenti négativement… Une bonne partie du futur est dans le passé, l’étymologie erratique du mot en donne la preuve. Dérivé latin tardif de « ménager » = « tenir la maison » issu de « mansionata » (maison, maisonnée, mas, mesnil…) le sens était riche et double, à la fois « ménager l’autre » et « faire le ménage ». Patatras ! au XVIème siècle ce terme est parasité par « manéger » = « tenir un manège » au sens du dompteur qui fait tourner inlassablement les chevaux au bout d’un licol, évidemment le mot se charge négativement !. Innover en management, c’est revenir au sens initial de « ménager » = « faire attention à l’autre » et dans les cas nécessaires « faire le ménage » = « virer » mais garder en tête que « manager » c’est aussi « se ménager », faire attention à soi, se protéger. 

Entre nous, peut-on vraiment être impertinent dans le milieu professionnel ?

Il suffit de s’autoriser à le faire. D’abord retenir qu’être impertinent est la preuve qu’on est pertinent et dans l’entreprise comme dans toute organisation la pertinence est la partie émergée de la compétence mesurable… Ensuite retenir que forme et fond sont recto et verso d’une même feuille, si le fond de mon intervention est riche, étayé, sérieux mais que la forme est pesante « relou » pour ne pas dire « chiante », le coefficient d’écoute frise rapidement le zéro. Si la forme est attrayante, surprenante mais que le fond est insuffisamment préparé ou indigne d’être pris en compte, le même coefficient d’écoute se tarie vite, une fois l’étonnement passé, la lassitude par manque de matière s’installe.

Il reste la voie médiane : une préparation extrêmement précise pour rendre l’intervention belle et séduisante  (« préparer » c’est « pré » « parer » = « rendre beau », comme une femme qui fait le matin sa séance de « peinture sur soi » en ayant fait la veille à la MJC , une séance de « peinture sur soie »). Ensuite prendre en compte le public (pairs ?, collaborateurs ?, hiérarchiques ?) pour rester dans le dicible en fonction de la culture de l’organisation. Quand tout ceci est fait : place au plaisir (de dire, de faire, de surprendre, de choquer, de séduire), c’est dans l’instauration de cette connivence et de cette joie partagée que réside l’impertinence, mère de la créativité.
 

Votre ouvrage est bourré d’humour et d’autodérision. Peut-on parler de sujets sérieux sur ce ton décalé?

Oui c’est même absolument nécessaire, la réalité est souvent figée mais nous savons grâce à Lewis Caroll aller au delà. D’abord se regarder dans le miroir car le miroir réfléchit, c’est même sa fonction première mais cela ne suffit évidemment pas : il faut suivre la petite Alice est aller au delà du miroir pour découvrir « le dessous des cartes ». C’est cela la magie de l’humour et de l’auto dérision : S’autoriser à ne pas se prendre au sérieux pour (se) découvrir réellement. Le sérieux / lugubre tue l’intelligence en la ligaturant dans les « bonnes manières ». J’ai passé une  bonne partie de ma vie d’universitaire dans une fac de Droit(e) et ça n’a pas été toujours facile tant il était usuel de se couler dans un moule aseptisé (et souvent insipide).

C’est paradoxalement quand on s’autorise un « décalage immédiat » (je pique cette idée à mon fils qui l’emploie dans les serious games dont il est l’auteur) que l’intérêt s’émoustille, l’attention se renforce et la créativité jaillit… Il y a vingt ans on utilisait la méthode des « brain storming » censée permettre l’innovation, maintenant impliquons dans nos réunions ou nos interventions les « décrasses synapses ». Il faut tous les matin décrasser nos synapses (la connectique de nos neurones) comme on a appris à se laver les dents. Quittons la voie classique de la conduite de projet (progression régulière d’un point A à un point B avec mesure des écarts et actions correctives éventuelles) pour rejoindre la voie bien plus innovante de la lecture plurielle, identifier les connexions entre les notions et les mots, accepter l’insolite et l’imprévisible, formaliser l’indicible et même le provoquant pour approcher le noyau réputé infracassable de l’intelligence créatrice.
 

Convaincu? Pour commander le livre, c'est par  ici

Olivier BERNARD est enseignant en techniques d'expression et management à l'Université de Bourgogne et consultant en sémantique relationelle et profesionnelle.
Il a notamment été formateur d’adultes au sein de divers organismes et conseiller au Ministère de l’Education Nationale.
Il a rédigé de nombreux ouvrages pédagogiques tels que Comprendre et utiliser l’information en France, Expression professionnelle (avec Jacques Debuire) aux éditions CEPPS et Médiation familiale, pratiques et approches théoriques (Ouvrage collectif chez Chronique Sociale).  
Sémantique de l’encadrement, rédigé avec son fils Louis est actuellement en cours d'édition chez VA Press.
 

 

Communication (im)pertinente pour managers et formateurs stressés
Editions VA Press
Catégorie: Management - Prix: 14.90 euros

Doit-on obligatoirement être lugubre pour paraître sérieux ? C’est la question que pose Olivier Bernard. Le livre prouve qu’au contraire une autre voie innovante s’ouvre à ceux qui acceptent de s’écouter pour se comprendre… Sous une forme ludique et (im)pertinente, 150 mots clés du management et de l’andragogie sont disséqués et illustrés au gré de la lecture de cet ouvrage dont le lecteur devient le héros. Un voyage qui permet de (re)découvrir liens, synergies et plaisir du texte pour utiliser les mots en mesurant leur force et leur portée, envisager les conséquences prévisibles de leur emploi en fonction des récepteurs et des visées de la communication. Objectif ? Relier deux professions proches qui longtemps se sont ignorées : les formateurs et les managers.


Cet ouvrage au ton décalé et rafraîchissant, plonge le lecteur dans l’univers riche du langage. Car derrière les mots, se cachent parfois des « maux » auxquels Olivier Bernard donne ici sens. L’ouvrage porte ainsi un regard aussi neuf que pertinent sur l’analyse des relations sociales en entreprise. Dans un environnement professionnel de plus en plus complexe et stressant, l’ouvrage propose une réflexion ainsi que des outils en faveur d’une communication saine et conviviale. Nul doute que cet ouvrage destiné en premier lieu aux formateurs et managers, séduira un public bien plus large, curieux de comprendre le pouvoir des mots.

 




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