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« Dans les échanges économiques entre les entreprises, la professionnalisation et l’éthique sont indissociables de la fonction achat », Bruno Crescent, ancien directeur des achats d’EDF





Le 20 Mai 2019, par La Rédaction

Bruno Crescent a été directeur des achats du groupe EDF de 2002 à 2018. Pour le JDE, il revient sur les enjeux de cette fonction stratégique pour une grande entreprise telle qu’EDF, notamment en termes de professionnalisation et d’éthique.


Vous avez dirigé la fonction achat du groupe EDF pendant seize ans. L’approche des entreprises en la matière a beaucoup et positivement évolué durant les vingt dernières années. Quelles étapes marquantes de l’évolution de la fonction retenez-vous ?
 
Je dirai tout d’abord que, durant cette période, on a assisté à une identification et une prise de conscience très forte par les dirigeants d’entreprise, de l’importance du poste achat. En effet, quand vous réalisez qu’il peut représenter 50 % du chiffre d’affaires, cela vous incite largement à vous pencher sur la question...
 
Jusqu’à ce choc de culture, les achats étaient traités, soit directement au sein des entités, soit par les services généraux, ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils étaient mal gérés. La grande mutation à laquelle nous avons alors assisté, a été la création dans les entreprises d’une entité dédiée aux achats et la mise en place d’une professionnalisation de cette filière, telle qu’elle l’était déjà dans d’autres de ses activités.
 
Le fait de créer une direction dédiée permet de mieux répartir les missions et de faire de la fonction achat un métier à part entière. Cela a notamment généré le trinôme acheteur-prescripteur-fournisseur qui établit un meilleur équilibre entre les différents intervenants du processus et induit une efficacité plus grande dans divers champs de contraintes, dont réglementaires, à la sophistication et à la complexité toujours grandissantes.
 
De plus, avec la professionnalisation de cette fonction, ont été également mises en place des règles renforcées et mieux adaptées aux enjeux économiques et éthiques des entreprises. Enfin, le sujet du respect des délais de paiement des fournisseurs est entré en lumière grâce à l’éclairage que lui a conféré la direction des achats. Et même si celle-ci n’est pas en première ligne sur ce volet majeur de l’équilibre économique du tissu industriel, elle contribue à y sensibiliser toute l’entreprise.
 
Et sur les méthodes de négociation ?
 
On dira, même si cela peut paraître paradoxal, que l’émergence de la direction des achats dans l’entreprise, a été à l’origine de la prise de conscience de l’avantage qu’il y avait à raisonner en mieux-disance, plutôt qu’en moins-disance, ce qui signifie favoriser la notion du bon rapport qualité-prix, au détriment de la recherche de la seule performance économique. Les exemples sont nombreux, qui attestent de la dangerosité de la seule quête de la performance financière. Non seulement, on évite ainsi des écueils ultérieurs, notamment des problèmes de fiabilité, qui peuvent coûter beaucoup plus cher que la « fausse » économie réalisée au départ, mais on contribue également à entretenir un panel de partenaires industriels stable, toujours en pointe aux plans technique et logistique, et dont l’absence peut se faire cruellement sentir le jour où l’on en a un besoin urgent.
 
Cela est d’autant plus vrai dans une entreprise comme EDF, qui se fixe comme règle intangible de garantir avant tout la fiabilité et la sûreté de ses installations, tant en raison de sa fonction de service public, que de la spécificité de ses activités, dans des secteurs sensibles comme le nucléaire.
 
Aujourd’hui, on parle de plus en plus d’éthique, de compliance. Dans un environnement international très concurrentiel, la robustesse des processus et contrôles mis en place dans l’entreprise peut-elle véritablement résister à la pression du marché et à la concurrence d’acteurs pas toujours scrupuleux ?
 
La réponse est oui. Une entreprise doit savoir ce qu’elle veut, et les exemples sont également là nombreux pour démontrer la dangerosité de dévier de la droite ligne, avec des risques d’amendes très conséquentes et une potentialité de dégâts considérables en termes d’image, tant en interne qu’en externe de l’entreprise. À titre d’exemple, EDF est soumise pour ses achats à une Directive européenne qui l’oblige, au-dessus d’un certain seuil, pour les produits et services qu’elle doit acquérir, à publier ses appels d’offres au JOUE (Journal Officiel de l’Union européenne, NDLR), de manière à faire concourir des sociétés européennes. L’entreprise s’est toujours mise en conformité avec cette disposition.
 
De plus, puisque vous évoquez la notion de scrupule, toute entreprise responsable se doit d’obtenir de ses fournisseurs, de solides garanties en termes d’éthique, de développement durable et de conditions de travail de ses employés. En ce sens, une des premières décisions fondatrices que nous avions prises à la direction des achats d’EDF, a été d’intégrer à tous les contrats une clause ad hoc. Enfin, ce dispositif prévoit aussi que l’entreprise se réserve la possibilité de faire des audits dans les usines de ses fournisseurs, pour vérifier notamment les conditions de travail et la conformité des installations.
 
L’entreprise est amenée à repenser son rôle dans le monde actuel. Comment la fonction achat peut-elle intégrer des objectifs sociaux, sociétaux et environnementaux, sans perdre de vue les objectifs économiques ?
 
Nous sommes tous concernés par les questions du développement durable et le dérèglement climatique. À titre d’exemple, une entreprise comme EDF est très impliquée et même exemplaire, notamment au travers de sa production d’électricité bas carbone, avec le nucléaire, l’hydraulique, les énergies renouvelables et une forte implication dans le développement de la mobilité électrique. Une entreprise responsable se doit également de porter une grande attention au bilan carbone de ses fournisseurs. La fonction achat est donc impliquée au premier chef sur ces sujets et elle a un devoir d’alerte vis-à-vis de ses clients internes, autrement dit, les entités de l’entreprise. Je dois reconnaître que je m’attendais à certaines résistances dans l’entreprise, quant aux réserves exprimées par la direction des achats sur la conformité de certains fournisseurs à ces critères, mais que j’ai été agréablement surpris par des réactions très positives et toujours encourageantes sur ces thèmes. C’est une bonne chose, car ils deviennent logiquement de plus en plus prégnants.
 
Pensez-vous que les entreprises européennes sont affaiblies par un excès de règles et de limites dans un contexte de guerre économique mondiale ?
 
Je m’abstiendrai ici d’émettre un avis sur le terrain politique et me contenterai de répondre à votre question avec le prisme de l’acheteur.
 
Oui, dans une certaine mesure, parce qu’indéniablement, nous avons l’obligation de respecter des processus très normalisés et réglementés, élaborés pour certains au niveau de la Communauté européenne. Cela peut donc parfois nous compliquer la tâche, ne serait-ce qu’en termes de durée des délais de négociation, qui sont directement liés à la complexité et à l’évolution permanente de ces réglementations.
 
Non, a contrario, car des réglementations comme la Directive européenne fixent des règles du jeu stables et permettent aux entreprises d’ouvrir leur panel de fournisseurs et d’inciter naturellement les entités à en accueillir de nouveaux, pour stimuler une saine concurrence et intégrer de nouvelles technologies.
  
Quel regard portez-vous sur cette importante période de votre carrière ?
 
D’abord, je dois dire que j’ai accepté ce challenge passionnant comme un très grand honneur et avec un plaisir immense. C’est une expérience fantastique de travailler dans une société comme EDF. Dans cette entreprise, j’ai coutume de dire que nous écrivons l’histoire et la géographie de notre pays, tous les jours. Durant toutes ces années, qui ont passé très vite, j’ai été très fier de travailler dans cet environnement d’exigence, de compétence et de performance. Je conserve des relations proches avec beaucoup de mes anciens collègues, dont certains sont devenus des amis.
 
J’ai eu la chance de bénéficier de la confiance de quatre présidents successifs, ce qui est rare dans de grandes entreprises. Cette durée longue a constitué un véritable avantage pour les deux parties, car, pour ma part, j’ai eu le temps de développer et de transformer, dans la sérénité et la confiance, tandis que l’entreprise s’accordait le délai nécessaire à toute mutation profonde, sans conflit ni rejet. On parlera d’une collaboration « gagnant-gagnant ».
 
À cet égard, d’aucuns m’ont demandé comment j’avais fait pour exercer si longtemps une fonction aussi stratégique, dans une si grande entreprise. À la réflexion, je pense avoir toujours tenu mes promesses et respecté mes engagements, tout en m’astreignant au respect le plus strict des règles d’éthique et en évitant soigneusement toute situation de conflit d’intérêts. On n’oubliera pas enfin deux critères essentiels pour moi : le premier est d’avoir toujours placé l’humain avant tout, et le second, d’avoir toujours témoigné un grand respect aux fournisseurs, partenaires incontournables de la vie et du développement de l’entreprise.
 
Après avoir construit et professionnalisé la filière achat d’EDF, vous avez depuis pris votre retraite. Pour autant, vous conservez une grande proximité et un réel attachement à cette entreprise. Comment envisagez-vous votre avenir immédiat ? Avez-vous des projets ?
 
Tout d’abord, j’ai eu la chance de prendre la décision de mon départ en retraite, en totale concertation avec l’entreprise, un an avant sa date effective. Cela m’a permis de me préparer dans les meilleures conditions à ma nouvelle vie, tandis que l’entreprise pouvait sereinement, et en toute transparence à mon égard, mettre en place le processus de ma succession. À cet égard, je souhaite à beaucoup de pouvoir achever leur vie professionnelle dans de telles conditions de consensus et de sérénité… a fortiori à 69 ans.
 
Comme je l’ai dit précédemment, il est des expériences professionnelles qui sont plus intenses que d’autres, et des entreprises qui vous marquent à jamais. Ce fut le cas, et les nombreux témoignages que j’ai reçus à mon départ, à la fois forts et émouvants, sont à la mesure des actions collectives que nous avons menées ensemble, avec professionnalisme et détermination, mais sans oublier l’humour, dont on ne doit jamais se départir, tant il contribue souvent à entraîner les équipes et abaisser les tensions.
 
Et comme il est agréable de poursuivre les belles histoires, je continue de collaborer avec EDF sur des sujets que j’avais contribué à lancer en marge de mon activité principale, et qui ont trait au développement de la mobilité électrique, cela en raison d’une certaine connaissance que j’ai du secteur automobile.
 
Pour le reste, tout en m’accordant tout de même quelques moments de détente, car la mission fut passionnante, mais très prenante, et l’ensemble de ma carrière bien rempli, j’aimerais, si l’opportunité se présente, mettre à profit mon expérience de la transformation de grandes structures, pourquoi pas, dans des administrations publiques. Elles ont indéniablement les compétences de leurs spécialités. Mais il peut leur manquer parfois le recul nécessaire, que seul confère l’œil neuf. Ce genre de missions engageantes pour notre pays me permettrait, par la même occasion, de lui rendre un peu de tout ce qu’il m’a donné. Dans les grands processus de transformation et d’optimisation, on a trop tendance à occulter la pédagogie et la psychologie, composantes immatérielles, mais indispensables, pour aboutir avec succès. Et dans ma vie professionnelle, c’est cela que j’ai toujours considéré comme très motivant et passionnant !



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