Journal de l'économie

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« Le marché de l’Art n’a pas besoin de plus de régulation ! » Vraiment ?





Le 7 Mars 2019, par La Rédaction

Dans un article publié dans Le temps, Tad Smith, PDG de Sotheby’s proférait il y a plusieurs années cette déclaration sans nuance. Pour autant, il est de notoriété publique que le marché de l’Art abrite fraude ou optimisation fiscale, blanchiment d’argent, trafics en tous genres...
Alors, pourquoi détourner les yeux avec tant de constance, et ce depuis tant et tant d’années ? Pourquoi persévérer dans l’opacité, la disparité et l’extravagance financière, y compris au sein de l’Europe. À qui finalement profite le crime ?

Nous ne savons pas répondre à ces questions et il n’est pas dans le propos, n’en déplaise à Monsieur Tad Smith, de créer des barrières qui limitent le marché et nuisent à sa fluidité. Mais il n’y a pas de commerce sans confiance ni raison. C’est la base du commerce. Il est donc question, bien au contraire, d’inciter à consolider la confiance et de la pérenniser avant qu’il ne soit trop tard.


Photo YCE : 2019 Gal. Templon - Brux.  Jean-Michel Alberola
Photo YCE : 2019 Gal. Templon - Brux. Jean-Michel Alberola
Parlons marché
 
En 2017, les chiffres parlaient d’eux-mêmes en France : 342,3 millions d’euros de ventes et Christie’s France du groupe Pinault est la première maison d’enchères, devant sa rivale anglo-saxonne, Sotheby’s France et ses 273 millions d’euros de résultats. En 2018 cette insolente bonne santé ne se dément pas à l’échelle mondiale. Art Price nous en livre les principales données : Les ventes aux enchères mondiales de Fine Art*, sont en en hausse de +18 % et totalisent 8,45 Mrd $. Le nombre de transactions reste stable : 262 000 lots vendus. Il est aisé de comprendre que les acteurs du marché ne souhaitent en aucun cas « enrhumer » cette belle santé !
Qui voudrait tuer une poule aux œufs d’or, un phénomène qui génère une progression de 2108 % de recettes annuelles pour le segment de l’Art Contemporain en 18 ans et en moyenne de +25 % par an sans distinctions de genre ? Personne, et ce n’est pas le propos. En effet, si ces chiffres révèlent une réalité mesurable, ils masquent une autre réalité, bien plus obscure, mais non moins profitable encore. Et c’est bien là le sujet !

Le côté obscur

« Pas de plus beau business que le business de l’art ». Aurait dit Larry Gagosian, l’homme réputé plus puissant du marché de l’Art contemporain. La dérive est déjà spéculative. Donald Thompson, professeur à la London School of Economics et à New York University confie : « 80 % des œuvres achetées sur des foires d’art ou à des marchands locaux ne se revendront jamais aussi haut que leur prix initial. » Comment ne pas s’interroger déjà sur la validité des systèmes de cotation et de régulation des cours. Le marché ne se régule pas de lui-même. Disons-le, il est manifestement manipulé. C’est un fait, mais la dérive est aussi fatalement criminelle. Un marché aussi florissant, peu protégé et ouvert ne peut qu’être enviable et sujet de tous les coups de main. En 2015, Fabrizio Panone, officier de police italien détaché auprès d’Interpol à Lyon déclarait : « Pour les criminels, l’important c’est de gagner de l’argent. Ils trafiquent tout ce qui peut être utilisé pour financer d’autres activités. … Il est clair qu’en parallèle, il y a une augmentation du nombre de biens mis en vente sur le marché noir ». En Europe même, l’absence de régulation homogène et d’organisation policière centralisée et cohérente (ou à minima communicante) est une véritable aubaine. Tracfin n’a-t-il pas tiré la sonnette d’alarme sur les blanchiments et le financement du terrorisme via le marché de l’Art ?
« En 2017, le Service a traité 1 379 déclarations portant sur des soupçons de financement du terrorisme, soit une hausse de 17 % par rapport à 2016 ».
Dans ce contexte, la justice, quand elle passe, fait de son mieux, pour le meilleur, comme parfois pour le pire, démunie par l’absence de clarté quant à la traçabilité des pièces et l’obligation de diligences à minima sur leurs provenances.

L’apport de la science et la traçabilité

Pourtant la science renforce l’arsenal de la preuve et certains acteurs du marché publics ou privés font un travail de recherche louable pour apporter confiance et vérité aux acheteurs. La révolution numérique est pour beaucoup dans cet apport au service de la vérité, de l’authenticité, de l’origine. La recherche de la vérité, historique, stylistique, technique et scientifique, voilà déjà une quête qui nourrit la probité sur le marché l’Art. La mission de l’expert d’art est donc partie prenante et pièce maîtresse dans le dispositif de transparence et d’honnêteté du marché. Les diligences nécessaires ne devraient en effet pas venir des marchands eux-mêmes, mais bien d’entités indépendantes, certifiées et d’une probité incontestable. On est bien loin de cette gouvernance.

Pas de régulation, vraiment ?

Entre la spéculation, les mécanismes financiers mis en place par les maisons de vente — entre autres les prix garantis — la vérité historique, la probité de l’expertise, y-a-t-il aujourd’hui un écart irréconciliable ? L’opportunité spéculative fait-elle foi plus que la vérité historique pour asseoir l’attribution d’une œuvre ? Le cas du Caravage de Toulouse proposé au marché ces jours-ci pour 171 millions d’euros et les doutes qui concerne l’authenticité de son attribution en est l’illustration (Possiblement de son entourage de et non du Caravage lui-même).
 
Ne serait-il pas temps que le législateur européen se penche sur la question ? Au vu de la situation et de son évolution, il y a sans doute urgence de la nécessité d’harmoniser la législation en Europe et de fixer les règles de responsabilité des acteurs quant à la traçabilité des œuvres, leur authentification et la régulation financière du marché.
 
 
 
 
 
 


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