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FAKE NEWS : une loi est-elle la meilleure arme contre le faux ?





Le 24 Avril 2018, par François-Bernard Huyghe

Désigné comme mot de l’année 2017 par le dictionnaire Oxford, « fake news » (une expression popularisée par des think tanks libéraux il n’y a pas plus de deux ans) est devenu une expression courante en France (même si l’on se désole souvent que le vieux « bobard » ne soit plus guère employé). Nous allons même avoir une loi anti-fakes annoncée par le président au début de l’année et qui serait en cours d’élaboration. François-Bernard Huyghe, médiologue, blogueur influent (http://www.huyghe.fr) enseignant-chercheur, nous livre ici son point de vue.


Une loi est-elle la meilleure arme contre le faux ?

Remarque préalable : il existe déjà dans la loi de 1881 une disposition qui réprime la diffusion « de nouvelles fausses, de pièces fabriquées, falsifiées ou mensongèrement attribuées à des tiers lorsque, faite de mauvaise foi, elle aura troublé la paix publique ». La future loi prétend se limiter aux périodes électorales. Cela fait nettement allusion aux tentatives supposées de déstabiliser la candidature Macron en 2017 : rumeurs sur son homosexualité (mais qui circulaient surtout dans les dîners en ville, donc plutôt chez des gens qui ont fini par voter pour lui), faux documents sur un compte secret au Bahamas (falsification de mauvaise qualité qui fut décelée et démontrée en quelques minutes) et vol supposé de mails confidentiels de En Marche (qui ne furent guère diffuser et que personne n’eut le temps ni le droit d’étudier à deux jours du second tour).
En fait la loi vise à un objectif plus large que la lutte contre les fakes proprement dits (des photos truquées ou mal titrées avec une autre date ou d’autres protagonistes, des actes ou des déclarations imaginaires attribués à quelqu’un, bref des « forgeries », quelque chose qui a été fabriqué délibérément pour faire croire en de faux événements et affaiblir ses adversaires).
En fait, derrière cette réalité qui est incontestable (il y a des centaines de fakes en ligne par jour, même si aucune étude sérieuse n’a pu prouver qu’ils aient changé réellement le résultat d’un vote), il y a toutes sortes de procédés utilisés dans la lutte politique (mais aussi pour faire de la désinformation économique, de simples canulars, attirer des internautes sur des sites commerciaux avec les accroches les plus provocatrices possibles, etc.). Il existe ainsi des méthodes pour se créer de pseudo comptes (qui prétendront émaner d’honnêtes citoyens de tel pays, par exemple), pour faire diffuser des rumeurs par des robots messagers, pour créer de faux mouvements d’opinion (astro-turfing, pour voler puis diffuser des données confidentielles, pour paralyser les sites adverses, pour faire monter artificiellement certaines opinions dans les moteurs de recherche. Si l’on ajoute à cela que la diffamation politique, les faux complots, les théories délirantes, les rumeurs répandues de bouche à oreille pour se rendre importants, l’intoxication par des services secrets, les feintes et stratagèmes sont aussi vieux que le monde...
 
La nouvelle loi, d’après ce que l’on en sait viserait
  • à faire retirer plus vite et plus facilement des contenus diffamatoires en ligne
  • à lutter contre le financement publicitaire de contenus orientés politiquement
  • à lutter contre la propagande de médias subventionnés par l’étranger (éventuellement en menaçant un média francophone installé à Paris comme Russia Today subventionné par son gouvernement).
 
Autant dire qu’elle va faire courir des dangers à la liberté d’expression, nourrir des soupçons et surtout rater complètement son objectif.
 
Sans discuter du fond de la loi, demandons-nous si l’instrument législatif est le meilleur pour rétablir la vérité et partant la sincérité de la décision démocratique (les citoyens étant bien informés et non plus intoxiqués).
Passer par la loi c’est sans doute encourager le soupçon (comment les juges qui détermineront si une information, a priori un scoop obtenu de source confidentielle, est un faux ou pas ?), voire les réactions « contre le système » : puisque l’autorité veut censurer certaines informations, c’est que l’on nous ment sur ce que passe réellement et que la révélation doit gêner les puissants.
 
Enfin et surtout, même si l’adoption de lois « antifakes » est à la mode (Allemagne, Italie, mais il y en a aussi au Vietnam et en Chine sur d’autres critères du vrai), l’idée que le politique soit le plus à même de lutte honnêtement contre les rumeurs spontanées ou les tentatives de déstabilisation menées par des puissances étrangères ou des groupes extrémistes, cette idée-là est carrément contre-productive.
 
 

Si les fakes existent, ils sont généralement immédiatement repérés, moqués et dénoncés. Il existe environ 150 dispositifs de fact-checking dans le monde. Les grands du Net, Facebook, Twitter et Google en tête engagent du personnel et des algorithmes pour éliminer les fakes ou les « discours de haine » qui ternissent la réputation de leurs plateformes. Et surtout des millions d’internautes, dont l’auteur de ces lignes, passent du temps à essayer de les repérer et les signaler.
La question que devraient se poser nos législateurs est plutôt celle du scepticisme de masses. Il s’exprime, et pas seulement dans le vote populiste, mais aussi dans la défiance de millions de citoyens face à l’idéologie supposée déversée par les mass medias et autres maîtres des heures de cerveau humain. Que le faux prolifère est vrai. Qu’il bouleverse le système politique au profit de quelques comploteurs derrière leurs écrans est pour le moins douteux. Mais surtout que les gens croient ce qu’ils croient en politique parce que leur cerveau a été exposé à des fakes est carrément faux.
 
À propos de « Fake news La grande peu r » de F.B. Huyghe
Éditions VA press 2018
 



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