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« Les djihadistes n'ont pas dit leur dernier mot. »





Le 27 Mars 2018, par La Rédaction

Bien que dépourvu de territoire, Daech est loin d’être condamné à mort et notamment d’un point de vue idéologique. Auteur de l'ouvrage « Après Daech, la guerre idéologique continue » (VAPress, 2018), Edouard Vuiart revient ici sur les mutations que connait actuellement le terrorisme djihadiste.


    Quel sera l’effet de la chute de l’État islamique sur des individus qui se sont précisément engagés au service de cette utopie ? Les djihadistes vont-ils assumer l’échec de leur projet, ou bien se persuader, comme le laisse croire leur propagande, qu’il s’agit là de l’épreuve ultime imposée par Dieu avant la victoire finale ?


Poursuivre le combat coûte que coûte

    La réelle défaite du djihadisme ne peut advenir qu’à travers un sentiment général de découragement – soit le fait d’admettre que la lutte est sans issue ; que les objectifs sont impossibles et qu’il est injuste de considérer comme ennemi tous ceux qui ne partagent pas cette utopie. Cependant, décourager un djihadiste ne signifie rien de moins que le convaincre que Dieu ne lui réclame pas de poursuivre le djihad guerrier global. Non seulement la tâche s’avère difficile - certains diront impossible - mais la rhétorique propagandiste de l'organisation a largement anticipé cette défaite qu'elle décrit comme « apparente » et annonciatrice d'une prochaine victoire « spirituelle ». Daech poursuit ainsi son prophétisme millénariste en déclarant à ses disciples : « la victoire est d’autant plus proche que nos ennemis croient l’avoir emporté ». Il est donc peu probable que les enseignements du réel découragent ceux qui ont eu foi en ce projet de conquête et de conversion mondiale.
 
« La disparition du califat risque d’alimenter un désir de vengeance. »

    En revanche, la disparition du proto-État de Daech risque d’alimenter un souvenir à partir duquel se perpétueront de nouvelles opérations, inspirées par le désir de venger la destruction du califat par les « mécréants ». Ce ressentiment pourra également perdurer en ligne, dans des réseaux que nous ne pourrons jamais totalement contrôler ni interrompre. Si la disparition physique du califat constitue évidemment un coup dur pour son ministère de la propagande, la diffusion de longs formats vidéo – certes plus rares – parvient à perdurer. Par ailleurs, les réseaux sociaux – repaires des « mentors » – répandront toujours l’idéologie de l’organisation et constitueront encore les foyers de radicalisation de demain. Et le recrutement fonctionnera d’autant mieux sur le thème de la victimisation, en insistant sur le fait que « les Croisés » n’ont fait que poursuivre leur « persécutions séculaires » à l’encontre des « vrais croyants ».

L’exportation d’un « djihad du pauvre »

    En ce qui concerne le risque terroriste en Occident, il semble improbable que Daech puisse à nouveau - du moins à moyen terme - organiser des opérations type « commandos », comme ce fut le cas lors des attentats du 13 novembre 2015. D’une part, l’évolution de la législation française et l’expérience acquise par les services dans ce domaine favorisent le démantèlement des cellules terroristes en amont. D’autre part, les djihadistes ne sont plus en mesure d’envoyer de telles équipes, aussi bien sur un plan financier que logistique. Reste à savoir où l’EI compte se reconstruire pour retrouver cette capacité. En attendant, l’organisation risque donc de privilégier un « djihad du pauvre », soit des initiatives décentralisées, réalisées sans le soutien logistique ni le feu vert explicite de l’organisation, mais à partir de consignes diffusées sur les réseaux sociaux et appelant des djihadistes « amateurs » à passer à l’acte n’importe où et n’importe comment, avec les moyens dont ils disposent. Ainsi, on risque de voir proliférer des attaques à l’arme blanche, à la voiture-bélier ou à l’explosif artisanal, conformément à ce nouvel esprit de « djihad du pauvre » où des « novices » multiplient des attaques pas nécessairement sophistiquées ni « efficaces » (les échecs importants peu tant qu’ils contribuent à installer l’image d’une permanence du risque terroriste), mais beaucoup plus fréquentes et avec l’objectif de se venger des « Croisés ».

Abou Moussab Al-Souri, architecte du « troisième djihad »

    Ces modes opératoires sont d’ailleurs explicitement mentionnés dans les écrits de plusieurs théoriciens du djihad global, et notamment dans ceux d’Abou Moussab al-Souri, architecte d’un « troisième djihad » dont la stratégie repose sur des attaques isolées, réalisées par de petites cellules infiltrées en Occident et sans lien avec un commandement central. Al-Souri privilégie ainsi deux types d’opérations : celles qui ciblent en priorité les musulmans « apostats » et celles qui permettraient d’attirer les soutiens des sympathisants salafistes. L’objectif de ces attaques est de déclencher des guerres civiles qui émergeraient via des divisions « irrémédiables » entre la majorité de la population et la minorité musulmane. Ceci explique l’importance que Daech accorde à l’Europe, car si les idéologues évoquent tous la dimension civile de la terreur, la spécificité d’Al-Souri est d’avoir théorisé l’Europe comme étant son « ventre mou », du fait des importantes communautés musulmanes qui y vivent. Dès lors, si ce « djihad du pauvre » venait à s’exporter dans plusieurs pays, cela conforterait l’image d’une lutte constante des « vrais croyants » pour répondre à l’appel du châtiment divin.
 
« La résilience de leur idéologie les mènera à projeter de nouvelles opérations terroristes. »

    Dans tous les cas, force est de constater que nous sommes là face une situation tout à fait inédite. Il s’agira de gérer des individus qui se sont familiarisés avec la violence et la mort ; dont le système de pensée et les valeurs sont devenues radicalement incompatibles avec la démocratie ; et dont l’idéologie les mènera très probablement à tenter de commettre des attentats. En France, la problématique des revenants se posera sans doute d’ici les années 2020 lorsque, après avoir purgé leurs peines de prison, les djihadistes risqueront d’alimenter des cellules dormantes et de projeter de nouvelles attaques[1] . Nos gouvernements devront affronter aussi bien leur volonté de venger les persécutions dont les Occidentaux seraient collectivement responsables, que leur devoir de périr au combat pour garantir leur accès au Paradis des martyrs. Par ailleurs, si l’idéologie risque fort de persister dans les cœurs et les esprits des combattants de Daech, elle continuera également à se propager au sein des quelques 3 000 enfants-soldats laissés par l’organisation, sans compter les milliers d’autres qui eurent à subir l’entraînement et l’endoctrinement djihadiste en Irak et en Syrie. La préparation de « l’Après Daech » semble donc fondamentale si l’on veut parvenir à empêcher que de nouveaux actes terroristes ne se produisent sur notre sol.

Edouard VUIART, Après DAECH, la guerre idéologique continue
 

[1] Cette situation est comparable aux années noires qu’a connu l’Algérie à partir de 1991 : une guerre clandestine menée par le GIA, dont le bilan dépasse les 100 000 morts sans compter les attentats sur le sol français.

 

 




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