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Loïk Le Floch-Prigent : « En finir avec le dérèglement industriel »





Le 19 Novembre 2018, par la Rédaction

Le dernier livre de Loïk Le Floch-Prigent, ex-grand patron (Rhône-Poulenc, Elf, Gaz de France, SNCF), s’intitule Il ne faut pas se tromper : pour en finir avec les idées reçues sur l’énergie et l’industrie. Sujet sensible : la réindustrialisation de la France.


Photo Thoams Espinosa (c) Elytel éditions
Photo Thoams Espinosa (c) Elytel éditions
Vous avez déclaré en juillet dernier dans une interview : « Je ne me résigne pas à l’idée que les idées stupides puissent gagner ». Actuellement, quelle est pour vous l’idée la plus stupide ?

On a l’embarras du choix, en ces temps où l’émotion est plus forte que la connaissance réelle… Pour ne parler que de la réindustrialisation de la France, puisque c’est le sujet de mon dernier livre, Il ne faut pas se tromper : pour en finir avec les idées reçues sur l’énergie et l’industrie, je dirai que la chose la plus stupide est de disjoindre en permanence la question industrielle et celle de l’énergie. C’est la cause de beaucoup de délocalisations passées, actuelles et à venir.

Auriez-vous un exemple parlant ?

Oui, exemple typique, le choix en faveur des véhicules électriques, dont l’inanité sautera bientôt aux yeux du plus grand nombre quand la plupart des éléments seront fabriqués en Asie.
 
Est-ce un problème dans le cadre de la « mondialisation » des échanges ?

Oui, car dès qu’un pays accepte de délocaliser la production d’un composant, il perd une partie de sa souveraineté. Or, aujourd’hui, quelle est la situation en France — où l’on continue sans cesse à nous rebattre les oreilles de la « transition énergétique », présentée comme indispensable à cause du « dérèglement climatique » ? Ni les panneaux photovoltaïques ni les éoliennes ne sont fabriqués en France. Quant à notre hydraulique et les turbo-alternateurs de nos centrales nucléaires, ils ont été vendus à General Electric (GE), aux USA, lors de la cession honteuse en 2015 du département Power (Énergies) d’Alstom. Voilà le résultat lorsque le raisonnement industriel est coupé de la réalité de l’énergie. Ça, c’est pour moi le dérèglement majeur : le dérèglement industriel. Car il explique, pour l’essentiel, la désindustrialisation rapide de notre pays.

À qui profitent ces « idées stupides » ?

D’abord, concrètement, cela profite aux industries d’autres pays, ce qui se traduit directement par l’augmentation de nos importations depuis vingt ans. Ensuite, sur un plan plus général, cela profite à tous les démagogues de l’écologie politique, et tous les faux prophètes de la « transition énergétique », qui ne connaissent rien à l’industrie.

La caste de la haute fonction publique serait, pour vous, la vraie cause de ce dérèglement industriel ?

Oui, la cause principale de ce dérèglement industriel vient d’une méconnaissance profonde de l’industrie de la part de la haute fonction publique française, mais aussi de dirigeants de grandes entreprises privées qui sont trop éloignés du terrain.

L’affaire Alstom vous reste en travers de la gorge. Est-ce réversible ?

Rien n’est jamais irréversible. Cette affaire Alstom est une Bérézina pour nous, mais aussi pour les Américains. Nous pouvons en reprendre des morceaux. Car, tant que les compétences sont encore présentes, et c’est le cas, des solutions sont possibles.  GE a eu tort de minimiser le choc culturel que représente l’absorption du pôle Énergies d’Alstom, qui est devenue une charge insupportable pour le conglomérat américain. Le fait de sortir de l’univers des « produits catalogues » (à l’américaine) a été désastreux pour GE. À mon sens, il est envisageable de trouver des portes de sortie négociées. Et pourquoi ne pas imaginer un regroupement de l’hydraulique et les turbo-alternateurs, le charbon et peut-être d’autres activités comme les smart grids qui ont du mal à s’adapter au géant américain ? Je ne me résigne pas.

L’industrie française ne représente plus que 11% du PIB et ne profite plus de l’épargne des Français. Dans ce contexte, est-il vraiment possible de réindustrialiser la France ?

Oui, certes, le secteur industriel est passé de 25% à 11% de notre PIB en vingt-cinq ans. Mais je vois néanmoins que les savoir-faire sont encore là, pour l’essentiel. Dans le fond, l’industrie c’est surtout de la compétence et de la transmission de savoir-faire. Même si nous avons en France un problème de formation dans les filières industrielles, nous avons encore des moyens pour agir. À condition, de ne pas trop attendre.

Et le numérique, selon vous, contribue à changer la donne ?

Oui, en effet, le numérique est un facteur d’optimisme, encore sous-estimé, car il permet de rapatrier des fabrications faites à étranger. Avec le digital, si on a l’outil, on peut maintenant produire moins cher chez nous ! L’imprimante 3D est l’exemple typique de cette évolution. On peut rapatrier beaucoup d’activités de production, par exemple de produits standard durables, et non plus jetables… Dans le domaine clé du recyclage, le numérique est aussi d’une aide précieuse. Il y a plein de bonnes raisons de croire à notre reconquête industrielle.

 




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