Journal de l'économie

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OÙ VA LA FRANCE ?





Le 16 Novembre 2022, par La Rédaction

Division sociale, faible croissance du PIB, déclin de la nation… Mais où va la France ? Jean-Christophe Cambadélis propose un « BIG BANG social-démocrate ». Découvrez un extrait de son dernier ouvrage paru chez VA Éditions.
PP.13-20.


« Dans la chaleur suffocante du début de l’été 2022, la France est triste. Elle constate, avec amertume, non seulement les effets du réchauffement climatique, mais aussi son déclassement comme nation. Tout lui semble morose : le palmarès des universités ou celui des élèves, les difficultés de son système de santé, l’inexorable montée des prix et la stagnation des salaires, l’explosion des précarités et de la pauvreté, le déclin de sa culture, reléguée aux rayons des accessoires, la montée de la violence, de la délinquance, la mise en cause de la police ou tout simplement la France supplantée par la Turquie comme médiatrice de la guerre russo-ukrainienne ; sans évoquer la situation de son armée chassée du Mali, aux capacités opérationnelles réduites malgré son professionnalisme.

La démocratie n’est plus plébiscitée par les Français. La perte de la souveraineté monétaire ou la prééminence du droit communautaire, voire la tendance à la judiciarisation de la vie politique, l’État impotent et impécunieux donnent aux Français l’impression que le politique ne peut rien.

La France est la reine des sports collectifs : football, handball, volley. Mais elle s’est identifiée au coureur cycliste Thibaut Pinot qui, n’y arrivant pas dans le tour de France 2022, a résumé l’état d’esprit du moment : « Je n’apporte rien. Je suis mauvais ».

La perspective d’être condamnés à vivre dans le ventre mou des nations ne réjouit pas les Français et la situation économique, sociale et surtout républicaine les exaspère.

L’Europe, ô combien nécessaire pour lutter contre l’inflation dans un climat de guerre, de pandémies ou de réchauffement climatique – tout ce que l’on ne peut maîtriser dans un seul pays – ne fait pas recette. Elle devient même le bouc émissaire des maux de la société.

La France vit mal un étrange paradoxe. Elle n’a jamais été aussi riche : son PIB a atteint 2355 md€ en 2019 contre 453 md€ en 1980 ou 1485 md€ en 2000. Et pourtant, le rang de la France glisse graduellement. En 2021, la France est le septième pays au monde derrière les États-Unis, la Chine, le Japon, l’Allemagne et à des niveaux proches du Royaume-Uni et de l’Inde… Le PIB français représente 3,1 % du PIB mondial contre 6,1 % en 1980 et 4 % en 2000.

Sa mutation industrielle vers la révolution de l’immatériel est pour le moins poussive, alors qu’elle a l’une des meilleures écoles mathématiques au monde. Et la combinaison de cet état à l’impératif catégorique du capitalisme contemporain, c’est-à-dire la financiarisation de l’économie, moteur d’une globalisation libérale, produit des dégâts considérables en matière de désindustrialisation. Elle dérégule toutes les normes sociales issues des conflits sociaux de l’ère industrielle et de la capacité redistributive de l’État providence des « trente glorieuses ». Ce qui donne une impression d’optique d’un âge d’or révolu.

La désindustrialisation, source d’un chômage de masse, n’est plus à démontrer. Et par voie de conséquence, la stagnation relative de la productivité horaire, le recul des heures travaillées par tête, le faible taux de croissance annuelle de la productivité (0,9 %, inférieure à celle des États-Unis qui est de 1,53 %). Cela renvoie à l’insuffisante transition numérique des PME. Enfin, les déficits de la France s’accumulent et se cumulent : d’abord le déficit commercial (84,7 mds en 2021) montre que la France a un déficit de compétitivité majeur et persistant ; ensuite le déficit budgétaire avec les dépenses publiques, qui représentent 61,6 % du PIB et la dette, qui atteint 116 % du PIB (le double de 2001 où elle atteignait 58 %). Cette trajectoire n’est soutenable qu’à condition que la croissance reste forte, les taux bas et qu’aucun événement tragique n’intervienne. Nous sommes en état de faillite financière, à la merci de la remontée des taux d’emprunts pour rembourser notre dette. Une faillite comme nous venons de le voir et une faillite tout autant morale. D’abord parce que la question sociale concentre la question morale. Les Français ne s’accordent plus sur les valeurs en pleine mutation. L’individualisme consommateur fait des ravages dans le vivre ensemble, pendant que les communautés de toutes sortes imposent leurs obsessions.

On n’ose dire leur névrose. La société de défiance s’accroît, le complotisme très présent et le nombre d’indicateurs qui se dégradent (suicides, consommation de psychotropes, d’alcool, de consultations psychiatriques) montrent la souffrance française.

LA FRANCE PAYS RICHE PEUPLÉE DE PAUVRES

La Banque mondiale classe la France à la 25e place pour le pouvoir d’achat. Parmi les pays développés, la croissance du PIB par habitant apparaît comme l’une des moins rapides. L’inégalité des revenus s’est accrue depuis vingt ans, selon l’observatoire des inégalités. Les 10 % du haut de l’échelle des revenus touchent aujourd’hui 7,1 % de ce que touchent les 10 % du bas après impôts et prestations sociales. Les 10 % les plus fortunés possèdent 46,5 % de l’ensemble du patrimoine des ménages. Quant à la pauvreté, elle ne se limite pas aux sans-abris, dont le nombre a doublé depuis 2012 pour atteindre 300 000 personnes selon la fondation Abbé Pierre ou aux sept millions de Français qui ont besoin de soupes populaires. Le taux de pauvreté (percevant moins de 60 % du revenu médian, soit 1 102 €) s’est accru passant de 12,7 % en 2004 à 14 % en 2016 et à 14,6 % en 2020.

Les pauvres sont notamment des chômeurs, des familles monoparentales, mais également des travailleurs pauvres, des indépendants, de petits agriculteurs et des ouvriers agricoles. Le précariat est la réalité incontournable de la France contemporaine alors que le poids des dépenses contraintes dans le revenu des ménages s’est considérablement accru ces dernières années passant de 12 % au début des années 60 à 29 % aujourd’hui. Et là encore, les inégalités sont criantes. Ce poids des dépenses contraintes est d’autant plus important que le ménage est modeste. Il passe ainsi de 19 % du revenu pour les 20 % les plus riches à 31,5 % pour les 20 % les plus pauvres.

Et tout est à l’avenant. Les Français regardent désespérément le reste à vivre. Ils observent avec angoisse le prix du logement ou de l’alimentation. Ils s’emportent devant la marchandisation de la vieillesse. Ils constatent, parfois avec colère, que le travail ne paye pas suffisamment. Quant aux minimas sociaux, ils permettent à peine de survivre, alors que ces Français sont de plus en plus stigmatisés comme fardeau. Ils constatent, amers, que l’ascenseur social est en panne. Ils déplorent une éducation nationale de moins en moins juste et efficace, ou des inégalités devant des services publics très délabrés et les déserts publics dans l’espace rural.

La faillite est tout autant écologique. La transition écologique est au croisement de plusieurs défis mondiaux : épuisement des ressources fossiles, réchauffement climatique. La France est plutôt un faible émetteur de gaz à effet de serre en Europe. Pour autant, la contribution de la France à ces défis implique des investissements considérables, notamment dans la recherche ou à des changements individuels et collectifs en termes de déplacements, d’alimentation, d’habitat, d’urbanisme. Elle n’est pas au rendez-vous et désespère une grande partie de la jeunesse… Voire la radicalise.

Cet état réel de la France derrière le paysage avenant de ses réussites ou de la glorification de la « start-up nation » explique le ressentiment français ou la sécession citoyenne où l’abstention est de masse. Et pour ceux qui votent, ils le font, en majorité, pour les protestataires ou les populistes de toutes sortes.

LA DÉCONSTRUCTION RÉPUBLICAINE INTERROGE SUR LA NATION

La France n’est plus une République une et indivisible. La déconstruction républicaine interroge sur la nation. Il s’agit d’une République pour trois France.

La France est maintenant divisée selon plusieurs fractures. Elles s’accumulent, se renforcent et se concurrencent : trois classes se distinguent, les pauvres, les classes moyennes, les riches ; trois âges, les jeunes, les actifs, les retraités ; trois « radicalités », les « manifs pour tous », la « laïcisation de la société », les « islamistes » ; trois « territoires », les métropoles, les banlieues, la France dite périphérique ; trois « communautés », les blancs, les noirs, et les Maghrébins. Chaque France interagit, bouscule les autres dans une cacophonie infernale et une succession d’épisodes maniaco-dépressifs qui masquent la question centrale de la société française : la question sociale.

On a pu ainsi passer en quelques semaines de l’engouement médiatique pour un éditorialiste nationaliste d’exclusion, le très maurassien Éric Zemmour, à l’emballement pour un populiste de gauche, le très chaviste Jean-Luc Mélenchon. Dans les deux cas, il y a rupture avec la République pour l’un, avec l’économie sociale de marché pour l’autre. La question sociale est occultée.

C’est une réalité pourtant aveuglante lorsqu’on analyse les données françaises comme nous venons de le faire.

Au nom du souverainisme et de la question nationale, sous l’impact de la tyrannie identitaire et de l’appartenance, on a refusé de voir la question sociale. Certes, 6,3 % d’immigrés vivent en France. Ils font partie des plus pauvres de notre société. 2,5 millions ont été naturalisés. 103 000 personnes ont déposé un dossier de demande d’asile. Ces chiffres sont significatifs. On ne saurait le nier. Mais ils ne témoignent pas du grand remplacement. C’est l’inverse. Il y a une « résistance » réactionnaire dans ces populations à l’intégration à « l’occidentalisation » culturelle, voire cultuelle qui gagne. Mais le statut social de ces populations ne l’est pas, ce qui facilite la revendication intolérable du séparatisme. Les Français adhèrent en majorité à cette hantise du métissage. Ce qui renforce le mal-être de notre pays et donne une base de masse à la xénophobie. Pendant que « les noirs » exigent réparation, « les juifs » font bloc face à l’israélisation des juifs vécus comme un nouvel antisémitisme et certains musulmans veulent vivre une lecture intégriste, rigoriste et sectaire du Coran sur le sol de France. Ce sol qui a connu plus que tout autre les Guerres de religion. J’ai pu écrire, il y a dix ans (le national-populisme en Europe) que la guerre de classes avait laissé place à la guerre des races et que l’hypertrophie du fait religieux nous conduisait à la libanisation de la France. Nous y allons tout droit.

LA DÉSINTÉGRATION SOCIALE ET L’EXPLOSION

La question sociale se manifeste en France par l’insécurité, la précarité, la perte de sens dans l’utilité sociale, ou la croyance en l’avenir. Ceci résulte de plusieurs facteurs : la mondialisation néolibérale, la révolution numérique, la stagnation éducative, la crise financière de l’État providence, la remise en cause libérale de l’État social, les effets pervers dans certains cas des aides sociales (assistanat, désincitation au travail, trappe à pauvreté, infantilisation), enfin, et surtout, la montée des inégalités sociales. Il faut y ajouter l’apparition de nouveaux métiers : la segmentation du marché du travail entre les précaires et les protégés, l’e-commerce, l’ubérisation ou l’intelligence artificielle qui modifient le nombre et la nature des emplois (on parle de prolétariat et une réduction dans vingt ans de 15 à 50 % des emplois les plus automatisables et les moins qualifiés).

Nous assistons donc à une « désintégration sociale » où rien ne s’ordonne, mais où toutes les crises se cumulent.

Personne n’a voulu aborder ce que Jérôme Fourquet a caractérisé comme « un basculement anthropologique », c’est-à-dire une fracture générationnelle où les valeurs plus traditionnelles étaient surreprésentées chez les plus anciens. Ceux-ci sont également surreprésentés dans le corps électoral du fait d’une moindre abstention. La frustration dans la jeunesse va donc croissante. La présidentielle est passée à côté de ce constat français. Et la crise politique que nous étudierons dans les prochains chapitres se corrèle à cette question sociale.

L’inflation, d’une part, et les déficits publics, de l’autre, sont une tenaille redoutable.

L’État va se décharger de ce fardeau sur les collectivités locales. Ces dernières n’auront pas d’autres choix que de trancher dans les dépenses d’investissements ou sociales. Nous allons briser les derniers cerceaux sociaux qui tiennent le tonneau français.

Le cabinet Elabe, qui réalise un baromètre des territoires, estime « que les gilets jaunes ne sont ni atypiques ni spécifiques par rapport au regard qu’une majorité de Français porte aujourd’hui sur notre société, ses injustices et son incapacité à garantir la promesse républicaine d’égalité et d’ascenseur social ». La France est traversée d’indignations réactives facilitées par les réseaux sociaux. On s’approche du concept de « multitude » forgé par Toni Negri : un prolétariat – précariat élargi – éclaté par l’extension des rapports marchands, doté d’une certaine perspective d’auto-organisation, corollaire de son éloignement des cadres nationaux, partisans ou syndicaux traditionnels.

Tout concourt à la jonction des rejets qui attendent une étincelle pour pouvoir passer à l’acte.
Les profondeurs du pays bouillonnent. Un nouveau 68 se prépare ou un coup de barre réactionnaire dans l’espoir de tout bousculer. Car le maintien en l’état des choses sans lendemain ne durera pas. »



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