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Victoire totale contre Daech ?





Le 1 Octobre 2018, par La Rédaction

La fin de Daech en tant que proto-État n’était qu’une première bataille dans la guerre contre le salafisme djihadiste. Pour Edouard Vuiart, analyste en stratégie internationale et auteur d’Après DAECH, la guerre idéologique continue (VA Press Editions, 2018), en finir militairement avec l’État islamique ne signifie aucunement en finir avec l’idéologie qu’il propage, d’autant plus que celle-ci reste attirante et continue de recruter.


Le Califat islamique n’est plus. L’assise territoriale à partir de laquelle l’EI a pu imposer son idéologie, inspirer ses combattants et réaliser des attentats à travers le monde, a totalement disparu. Son slogan des débuts, « baqiya wa tatamaddad » (Demeurer et s’étendre ») – soit les paroles qui avaient convaincu des milliers d’étrangers de faire la Hijrah jusqu’au pays de Cham – ne représente plus que l’échec d’une « utopie malheureuse ». Après avoir perdu les villes de Mossoul, Raqqa et Boukamal, le groupe terroriste a effectué un repli stratégique qualifié de « retour au désert » en référence à l’Hégire, soit lorsque le prophète Mahomet et ses disciples furent contraints de fuir la Mecque en 622, et de proclamer le djihad guerrier qui constitue l’un des fondements idéologiques du salafisme djihadiste contemporain. Daech se retrouve ainsi menacé de revenir à sa situation d’avant 2014, lorsque l’organisation n’était qu’un groupe clandestin qui évoluait de manière dispersée dans l’environnement désertique de la province irakienne d’Al-Anbar. Cependant, le djihadisme a survécu au « rêve avorté » de la Hijrah, et notre adversaire se refuse à voir une quelconque défaite dans la disparition de son califat. Or, vaincre un ennemi, c’est l’amener à se convaincre qu’il est défait et à le reconnaître. « Une bataille est perdue parce qu’on croit l’avoir perdue », disait déjà le comte Joseph de Maistre. Mais comment convaincre de sa défaite un ennemi dont l’idéologie lui permet de gagner les esprits au fur et à mesure qu’il enchaîne les revers et qu’il perd du territoire ? Comment imaginer un djihadiste admettre que Dieu a perdu la bataille et qu’il lui faut dès lors capituler sans réserve ? « Être tué est une victoire. Vous combattez un peuple qui ne peut connaître la défaite », affirmait Abu Muhammad al-Adnani, ancien porte-parole de l’État islamique dans la revue djihadiste Dabiq. Aussi, le noyau dirigeant de Daech avait-il parfaitement anticipé la chute de son califat, tant sur un plan stratégique que rhétorique. Cette adaptation du discours a été particulièrement visible à travers l’évolution de la rhétorique des revues djihadistes qui, passé le temps du triomphe, se sont employées à redéfinir le véritable sens de la victoire qui doit désormais être considérée comme « spirituelle ». Aussi, l’ancien porte-parole de Daech, Abu Muhammad Al-Adnani, déclarait-il déjà en mai 2016 :
 
« Croyez-vous vraiment que la défaite réside dans la perte d'une ville ou d'un territoire ? Avons-nous été défaits quand nous avons perdu des villes en Irak, quand nous étions dans le désert sans ville et sans territoire ? Pensez-vous que vous serez victorieux et que nous serons défaits si vous prenez Mossoul, Syrte ou Raqqa, ou même toutes les villes, et que nous retournons là où nous étions auparavant ? Sûrement pas ! Car la défaite, c’est perdre le désir et la volonté de se battre. Vous serez victorieuse, Amérique, et les djihadistes, battus, si vous pouviez seulement enlever le Coran du cœur des moudjahidines. »
 
Pour les cadres de l’organisation, la force de conviction des moudjahidines finira par l’emporter sur la supériorité militaire adverse et Dieu ne fait qu’éprouver ses « fidèles » par des défaites apparentes ou provisoires.

Daech s’est également lancé dans un procédé rhétorique visant à faire perdurer la légitimité de ses attaques à long terme : « Ce qu’il faut comprendre ici, c’est que bien que certains disent que vos politiques étrangères sont à l’origine de notre détestation, cette raison de vous haïr est secondaire […] La raison première de notre haine ne disparaîtra qu’avec votre conversion à l’islam ». Cependant, affirmer que la victoire militaire est secondaire, c'est aussi dire que la défaite militaire n'a finalement aucune importance. Et en effet, à Tel Afar, dans le nord de l’Irak, au moment où la campagne de la coalition pour rependre Mossoul débutait à peine, Daech avait déjà fait circuler un fascicule intitulé « Le Califat ne disparaîtra pas ». Ce document assurait que « nombreux sont ceux qui ont oublié que l’État islamique n’est pas un État de terres et d’espaces géographiques, mais a pour but de diffuser le vrai islam et de restaurer le djihad au sein de l’Oumma [la communauté musulmane] après des siècles d’humiliation et de dégradation ». Et le contexte actuel renforce d’autant plus le thème de la martyrologie (« les Croisés et les Juifs ont écrasé le seul État musulman sur Terre ») en réaction à l’effondrement du califat, qui s’ajouterait aux autres califats précédemment disparus dans l’Histoire.

Ainsi, bien que le projet « idyllique » d’un État islamique symbolisant la prophétie divine et le désaveu des « mécréants » semble pour le moment avorté, il pourrait tout à fait continuer de vivre dans les cœurs et les esprits djihadistes. Et la plus grande erreur serait finalement de croire que la défaite militaire de Daech en Irak et au Levant permettrait de régler la question du terrorisme en France et partout ailleurs. L’idéologie va survivre au califat et la menace terroriste, loin de disparaître, trouvera toujours sa source dans la propagande djihadiste et les processus de radicalisation. Or, la méconnaissance de l’idéologie djihadiste, la sous-estimation de la force théologico-politique de son message et de sa capacité de séduction expliquent notre difficulté à appréhender la menace et l’intensité de la haine dont nous faisons l’objet. À la suite des attaques sur le sol français, nous avons assisté à une véritable épidémie de « rien-à-voiristes » (« le terrorisme n’a rien à voir avec la religion en général et avec l’islam en particulier ») mais également d’essentialistes adeptes de l’amalgame (« terrorisme = islam »). Les gouvernants ont préféré défendre une interprétation psychotique du djihadisme – sorte d’épidémie mondiale de folie – se refusant à essayer de comprendre, et persuadés qu’ « expliquer » signifiait « excuser ». Or, comme le dit le psychanalyste français Boris Cyrulnik : « Comprendre c’est, non pas excuser, mais maîtriser la situation ». Et il apparaît aujourd’hui plus que nécessaire de parvenir, non seulement à définir précisément notre ennemi, mais surtout à comprendre la part de rationalité qui pousse ces individus à croire en les solutions prônées par l’idéologie djihadiste, et ce afin de mieux pouvoir lutter contre.
 
[Edouard VUIART, Après DAECH, la guerre idéologique continue, VA Press Editions, 2018]




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