C’est le signal que tout l’écosystème attendait pour clore l’année. À la mi-décembre, la Direction Générale des Finances Publiques a notifié les premiers agréments définitifs aux éditeurs candidats. Pour les premiers acteurs validés, parmi lesquels Yooz, Dext ou Seres, cette confirmation clôt une longue phase de tests et ouvre une nouvelle ère : celle du déploiement massif.
Le calendrier impose désormais sa cadence. Au 1er septembre 2026, la réception de factures électroniques deviendra impérative pour toutes les entreprises, quelle que soit leur taille. L’arrivée de ces premiers agréments a pour effet immédiat de lever les dernières digues : les TPE-PME, jusqu’ici figées dans une attente prudente, vont devoir s’équiper. C’est précisément cet « appel d’air » soudain qui électrise le marché et exacerbe les tensions.
L’accélération du temps : un piège pour les outsiders
L’agrément définitif agit comme un révélateur. Car le statut de Plateforme Agréée n’est pas un badge, c’est un centre de coûts importants qu’il faut pouvoir assumer (audits de sécurité récurrents, certification ISO 27001, veille réglementaire). Et pour rentabiliser ces investissements structurels, il ne suffit pas d’être prêt, il faut faire du volume, et vite. Il faut capter des parts de marché avant que les positions ne se figent définitivement à l’été 2026. CQFD. Et c’est cette urgence vitale qui explique pourquoi l’obtention de l’agrément, loin d’apaiser le jeu concurrentiel, a déclenché un cycle commercial agressif.
Quand la fièvre commerciale bouscule la déontologie
En effet, cette fébrilité éclaire sous un jour nouveau les mouvements récents observés sur le terrain. Des membres de l’Ordre des experts-comptables se sont ainsi fait l’écho, sur LinkedIn et jusque dans les travées du récent congrès de l’Ordre à Lyon, de pratiques qui bousculent les codes habituels de la profession.
Les mécanismes de rétro-commissions opaques, comme ceux reprochés à Pennylane, ou les tentatives de validation forcée des choix clients pointées chez Qonto, confirmées par d’autres experts, apparaissent comme les symptômes de cette surchauffe. Dans un marché qui s’ouvre, la captation devient un sport de combat. Pour ces acteurs agiles, le pari est clair : franchir coûte que coûte le cap de l’adoption massive pour enfin pouvoir jouer sur leur terrain de prédilection, celui de l’innovation et de l’usage. Mais la manœuvre est périlleuse : à trop vouloir forcer le verrou pour exister, le risque est d’écorcher sa réputation et de braquer des prescripteurs avant même d’avoir pu démontrer sa valeur ajoutée.
Le silence comme stratégie de réassurance
Ce pari risqué de l’offensive à tout prix tranche singulièrement avec l’attitude des acteurs “historiques”. Loin de la mêlée, les éditeurs installés de longue date se font remarquablement silencieux.
Cette retenue est une stratégie à part entière. Forts d’une base installée massive et d’une intégration souvent native aux outils de production, ils ne courent pas après la visibilité immédiate. Ils misent sur la continuité. Leur analyse est que dans un domaine aussi critique que la facturation, a fortiori en période de bascule réglementaire, la prime va à la sécurité opérationnelle plutôt qu’à la promesse de nouveauté.
Leur pari porte moins sur la signature du contrat que sur la capacité à tenir la distance. Ils anticipent le « mur du support » de septembre 2026 : là où les nouveaux entrants risquent la saturation de leurs services clients face à l’afflux d’utilisateurs, les acteurs en place comptent sur leurs infrastructures pour absorber le choc. Ce calcul pragmatique consiste à laisser l’agitation retomber et à parier sur l’aversion au risque des entreprises qui, face à la complexité technique, privilégient souvent la robustesse de solutions déjà étrennées.
Dans cette bataille qui oppose la vitesse à l’endurance, l’agrément n’était que le ticket d’entrée. Il faudra désormais attendre que les estimations officieuses d’adhésion soient confirmées, ou infirmées, par la publication des données officielles. À ce moment-là seulement, le marché rendra son arbitrage et désignera, au-delà des discours, qui avait la bonne stratégie.
