Offensive européenne contre les produits de la vape

L’ANSES juge « probable » que les cigarettes électroniques soient responsables d’une augmentation des risques associés à la pression artérielle et à la fréquence cardiaque.

Publié le
Lecture : 4 min
Vape 3571748 1280
Offensive européenne contre les produits de la vape © journaldeleconomie.fr

Longtemps considérée comme une alternative presque anodine à la cigarette, la vape subit aujourd’hui les conclusions de plusieurs études scientifiques, qui attestent de sa nocivité. Ce nouveau contexte médical entraîne, au niveau européen, un durcissement des politiques publiques pour en limiter l’usage : hausse des taxes, recul de l’âge légal d’achat ou encore traçabilité accrue transforment en profondeur un marché jusqu’ici très préservé.

Des risques désormais mieux documentés

C’est la première étude d’ampleur menée, en France, par une autorité publique sur les risques de la vape. En tout et pour tout, 14 experts de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) ont, ces derniers mois, dressé la synthèse de presque 3 000 publications scientifiques publiées sur le sujet. Le résultat : une méta-analyse consolidée qui dresse un premier bilan en demi-teinte des risques associés à la cigarette électronique, aujourd’hui consommée quotidiennement par 6 % des Français.

D’abord, l’ANSES juge « probable » que les cigarettes électroniques soient responsables d’une augmentation des risques associés à la pression artérielle et à la fréquence cardiaque. Elle estime aussi « possible » que la vape soit associée à la survenue de bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO). Quant aux effets cancérogènes, ils sont perçus comme « possibles » sans, qu’à date, aucune donnée n’étaye cette hypothèse.

Conclusion générale de l’exercice, qui rejoint l’alerte déjà lancée par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) : la vape est certes moins nocive que la cigarette classique mais son usage reste, à bien des égards, délétère pour la santé humaine. A terme, « il (faut) songer à arrêter le vapotage », prévient ainsi Benoît Labarbe, chef de l’unité d’évaluation des produits du tabac et produits connexes, qui n’y voit qu’une « option transitoire » pour accompagner la sortie définitive du tabagisme.

Recul de l’âge légal d’achat et hausse des taxes : de premières contre-offensives européennes

Ces données récentes interviennent dans un contexte marqué par la progression alarmante du vapotage chez les jeunes. Dans le monde, selon les données de l’OMS, entre 13 et 15 millions de jeunes seraient des vapoteurs réguliers. Et les fabricants rivalisent d’ingéniosité pour attirer les adolescents vers ces produits, en déployant des arômes prisés des plus jeunes ou encore en mettant en œuvre un marketing ciblé vers ces populations vulnérables, notamment à travers la rémunération d’influenceurs sur TikTok ou Instagram. Face à ce phénomène, une contre-attaque se dessine dans plusieurs pays européens. Aux Pays-Bas, l’acquisition de produits contenant de la nicotine, une classification incluant la cigarette électronique, est désormais réservée aux plus de 21 ans. Un âge sur lequel devrait aussi s’aligner l’Irlande d’ici 2028 ou encore la Finlande.

Plus largement, ce nouveau contexte médical motive de plus en plus d’États européens à envisager une hausse des taxes sur les produits du vapotage et autres alternatives à la cigarette classique, comme le tabac chauffé. Une approche largement plébiscitée par l’OMS, qui perçoit le facteur-prix comme « le moyen le plus rentable de réduire (la consommation), en particulier parmi les jeunes et les catégories de population à faible revenu ». Derrière une telle mesure, souvent impopulaire, une idée assumée : plus les liquides de cigarette électronique seront chers, plus les consommateurs pourraient s’en détourner. Là encore, les pays européens peinent à adopter une approche commune. La révision de la directive tabac, attendue dans les mois à venir, pourrait donner une feuille de route plus claire aux États membres, en dépit du lobbying forcené conduit par l’industrie du tabac à Bruxelles.

En Grande-Bretagne, une traçabilité plus resserrée des produits de la vape

Mais cette stratégie n’est cependant pas sans risque. Certains observateurs pointent en effet un risque de développement du commerce parallèle, concomitant aux hausses successives de prix. Au niveau européen, le sujet est sensible. Le système actuel de traçabilité des produits du tabac, supposé permettre une lutte efficace contre le commerce parallèle, est jugé largement défaillant par certains experts du secteur – notamment en raison de la présence d’opérateurs comme les sociétés suisses Dentsu Tracking et Inexto, historiquement et financièrement liées à l’industrie du tabac.

«(Ce) n’est pas un modèle à suivre pour les autres pays dans le monde qui veulent lutter efficacement contre le commerce illicite des produits du tabac », résume ainsi le Comité national contre le tabagisme (CNCT), qui milite activement pour son remplacement. Il est aussi, selon ses pourfendeurs, contraire au Protocole de l’OMS – un texte de référence que l’Union européenne a ratifié – qui fixe des règles très claires d’indépendance dans la traçabilité des produits du tabac.

Dans ce contexte, la Grande-Bretagne a fait le choix de ne pas reproduire le système actuellement applicable au tabac et fourni par Dentsu Tracking, pour assurer la traçabilité des produits de la vape, en optant pour un système robuste combinant sécurités matérielles et digitales. L’administration fiscale britannique a ainsi choisi un consortium associant une entreprise locale, Cartor Security Printers, et l’un des leaders mondiaux des technologies de suivi et de traçabilité sécurisée, le suisse SICPA. D’un point de vue technique, l’évolution est de taille : l’actuel système sera donc remplacé par une technologie fondée sur des timbres fiscaux augmentés, combinant des sécurités matérielles applicables aux billets de banque et des technologies digitales. Élément déterminant, ce nouveau système britannique repose sur un dispositif indépendant des producteurs de vapes conformément aux exigences du Protocole de l’OMS. Ce modèle, déjà déployé avec succès dans une vingtaine de pays, a démontré sa robustesse et son efficacité dans la lutte contre les circuits parallèles et les détournements de produits du tabac.

Vers une refonte cohérente du cadre européen

Ce changement en Grande-Bretagne, probablement basé sur l’inefficacité du système européen, ne pourra être ignoré par l’Union européenne. En optant pour un système de traçabilité conçu hors de toute influence du secteur, Londres a fait le choix d’un dispositif plus robuste et conforme à l’esprit du Protocole de l’OMS pour éliminer le commerce illicite des produits du tabac. L’Union européenne gagnerait à s’en inspirer dans la révision de la directive sur les produits du tabac, en instaurant un mécanisme indépendant pour les produits du tabac de nouvelle génération, dans le même mouvement, en remplaçant le système actuel applicable au tabac combustible.

Plus largement, le cadre européen doit évoluer en tenant pleinement compte des enseignements scientifiques désormais disponibles. Présentée pendant des années comme une alternative relativement inoffensive, la vape est aujourd’hui réévaluée à l’aune d’études qui en soulignent les risques, ce qui appelle un renforcement cohérent des politiques publiques. La révision en cours de la directive sur la fiscalité du tabac constitue, à cet égard, un levier déterminant pour intégrer une taxation adaptée des nouveaux produits nicotiniques (cigarettes électroniques, puffs, tabac chauffé, snus, sachets de nicotine…).

Ce chantier intervient à un moment stratégique : alors que le tabagisme recule, l’industrie réoriente ses priorités vers ces segments plus lucratifs et multiplie les initiatives pour peser sur le débat réglementaire. Face à cette stratégie, l’Union européenne doit affirmer une réponse structurée, indépendante et résolument guidée par l’intérêt de santé publique.

Laisser un commentaire

Share to...