Journal de l'économie

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Economie du plaisir et des sens: l'autre exception française





Le 10 Octobre 2016, par

Editorial du numéro 6 de La Revue des Affaires consacré à l'économie du plaisir et des sens (à paraître le 20 octobre 2016)


Le pays du Roi Soleil jouit d’un trésor que le monde entier lui envie. Ce trésor, fièrement revendiqué, c’est la facilité d’accès aux plaisirs de tous ordres. La diversité et l’abondance sont là, juste à portée de main, qu’importent nos envies : gourmandise, découverte, ivresse, loisirs… La France est une sorte de maîtresse dont le plus décomplexé des hédonistes ne parviendrait à se lasser, tant elle lui procure de raisons de pécher.

Ces raisons capitales de pécher sont autant de reflets de notre condition humaine. Céder à la tentation du plaisir, aux yeux de certains, c’est être faillible. Mais à quoi bon vouloir être infaillible tant qu’on ne fait de mal à personne ? Et après tout, l’obscurantisme de quelques ascètes mal embouchés n’équivaut-il pas à rechercher une forme de plaisir dans la mortification et l’abstinence ? Le plaisir est en fait un langage universel, dont l’hétérogénéité des dialectes empêche parfois les Hommes de se comprendre.  

Pour autant, la France demeure aux yeux du monde la patrie des plaisirs : des arts culinaires à la relative frivolité des mœurs, en passant par des modes de vie qui frisent l’oisiveté dans l’esprit d’un Japonais - même paresseux ! -, nous savons bel et bien profiter de la vie.

Mais attention : procurer du plaisir est un métier d’art qui, s’il est vieux comme le monde, n’en reste pas moins exigeant. Le plaisir, qui relève de l’ordre de l’intime, ne se décrète pas et en comprendre les ressorts requiert un certain talent. Certains grands maîtres du plaisir ont transformé ce talent en quête quasi-obsessionnelle de perfection, donnant ainsi aux arts culinaires français leurs lettres de noblesse. De tristes anecdotes sont là pour nous rappeler l’estime que ces femmes et ces hommes portent à leur métier. Pensons à François Vatel, cet alchimiste du goût qui fut jadis « contrôleur général de la Bouche » au service du Grand Condé. Chargé d’organiser un somptueux festin pour 3000 convives, il se donna la mort un jour de 1671 pour une commande de poisson arrivée en retard. En ces circonstances, il aurait confié à son second : « Monsieur, je ne survivrai pas à cet affront-ci, j’ai de l’honneur et de la réputation à perdre. »

Témoin, aussi, de ce tragique amour de l’excellence : la disparition en 2003 du chef Bernard Loiseau qui, bien qu’il vécût envié par ses pairs, préféra selon certains mettre fin à ses jours plutôt que d’assister, impuissant, au bal des détracteurs œuvrant à ternir sa légende étoilée.
 
Les métiers du plaisir sont aussi une affaire de réputation, et leurs artisans sont les ambassadeurs du rang tenu par la France dans l’économie du plaisir. De nos jours, on retrouve de dignes héritiers de ces hommes dans nos auberges et nos restaurants, certes. Mais aussi à Rungis, et dans nos champs. Dans nos ateliers de boulangerie, nos chais, et jusque dans les plus somptueux palaces de notre capitale. D’autres défendent cet héritage en appelant à résister face à un ennemi du goût nommé standardisation, ou pasteurisation, que dynamise outre-Atlantique la tentation hygiéniste, et que seule la volonté politique permettra d’endiguer pour que vivent les bienveillantes bactéries qui font du fromage français une exception gustative.

En hommage à ces célèbres artisans, comme aux illustres inconnus qui s’emploient à sublimer notre quotidien en provoquant nos sens, il nous incombe de célébrer le plaisir sous toutes ses coutures. La France, cette île de la tentation dans un océan d’imitations, est aussi le pays des parfums, des paysages, de l’esthétisme et des Lumières. Les plus puritains y verront encore une terre de débauche où la sexualité se vit débridée et s’affiche sans complexe. Ne leur en déplaise : nous autres, tristes sires, vivons dans un pays gâté, moderne et libéré. Ne boudons pas notre plaisir !

Nous aurions pu, enfin, explorer bien d’autres versants du plaisir : celui intellectuel, de débattre avec cette passion qui nous est propre d’être systématiquement « pour tout ce qui est contre, et contre tout ce qui est pour »* ; celui de rire de tout, à commencer d’ailleurs par l’interdit ; celui d’interdire, aussi, car transgresser l’interdit est un exhausteur de plaisir sans nul autre pareil. Bref, nous aurions pu traiter le plaisir sous tous les angles. Mais l’expérimentation du plaisir est « un truc qui ne s’apprend pas dans les bouquins ».
 
* Citation empruntée au regretté Pierre Dac, Dieu la lui rendra !

Découvrez le sommaire détaillé du numéro 6 de La Revue des Affaires


 




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