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Philippe Zawieja: « C’est au plus près du travail tel qu’il se vit et s’effectue que les risques psychosociaux peuvent être combattus et prévenus »





Le 1 Mai 2014, par La Rédaction

Philippe Zawieja est chercheur au Centre de recherche sur les risques et les crises de MINES ParisTech et animateur de l’équipe de recherche du groupe de santé ORPEA. En collaboration avec Frank Guarnieri, également chercheur à MINES ParisTech et directeur de la rédaction de la revue Cultures de sécurité, il a publié un ouvrage prenant pour thème l’Épuisement professionnel en 2013. Les deux auteurs ont également dirigé la réalisation d’un Dictionnaire des risques psychosociaux, paru en l’année suivante. Philippe Zawieja présente dans cette interview, ces sujets méconnus du grand public et pourtant si courant.


Frank Guarnieri & Philippe Zawieja - © Emmanuelle Marchadour
Frank Guarnieri & Philippe Zawieja - © Emmanuelle Marchadour

Les risques psychosociaux sont-ils un phénomène nouveau dans le monde du travail aujourd’hui ?

Je ne pense pas. Simplement, pour en parler en ces termes, il a fallu attendre que le salariat soit la forme principale de travail. L’esclave romain, le serf du Moyen-Âge ne souffraient pas de risques psychosociaux — en tout cas, pas sous la forme que nous lui attribuons aujourd’hui. Et pourtant... souvenons-nous du travailleur zélé qui, dans l’analyse que développe Nietzsche dans Le Gai Savoir en 1882, paye sa vertu du prix de sa vie. Ou encore du patriarche Thomas qui, dans Les Buddenbrooks de Thomas Mann (1901), meurt à sa table de travail, épuisé par ses responsabilités de patron d’une grande maison de négoce. Souvenons-nous encore qu’en 1770, le médecin suisse Samuel Auguste Tissot brossait quelques tableaux cliniques de « gens de lettres » littéralement morts à la tâche. Souvenons-nous enfin que, plus près de nous, la dépression et le stress ont régné sur la littérature consacrée au travail pendant des décennies...

Plusieurs professions font l’objet d’un article dans votre dictionnaire : infirmière, agriculteurs, éboueurs, employés de call-centers… Pourquoi avoir retenu ces professions spécifiquement ?

Parce que chacune d’elles est emblématique, à sa façon. Les infirmières forment la profession altruiste par excellence, travaillant sans relâche à sauver des vies ou à rendre les derniers instants des patients les moins insupportables possible. Les agriculteurs sont le symbole de la profession frappée de plein fouet par le déclassement, la perte de prestige social, la crise économique, mais aussi par le travail isolé et la souffrance taiseuse. Les éboueurs sont presque par définition l’exemple du « sale boulot », du travail invisible, avec le lot de mépris qu’il induit. Les employés de centres d’appels agrègent plusieurs facteurs : le travail répétitif, monotone, la surveillance constante d’un superviseur, le travail porteur d’un très faible sens, l’exposition aux incivilités ou aux agressions verbales des clients... Toutes ces causes se retrouvent, dans des mesures et des configurations différentes, dans chaque cas de souffrance au travail.

Ces salariés ont-ils conscience de l’existence des risques psychosociaux associés à leur métier ?

Chaque salarié a évidemment conscience de la souffrance qu’il endure ! L’expression « risques psychosoiaux » désigne un concept destiné à rassembler toutes ces formes de mal-être, à chaque fois différentes, expression forgée par des tiers extérieurs, les autorités, les chercheurs, les médecins, etc. C’est donc un mot qui a été plaqué de l’extérieur sur un agrégat de souffrances, pour en souligner les points communs.

Pour autant, il n’est pas inutile de mentionner que l’existence d’une telle étiquette amplifie dans une certaine mesure le phénomène, puisqu’il permet d’exprimer, en la raccrochant à quelque chose de connu, une souffrance qui, il y a quelques décennies, aurait été tue, ou considérée comme normale, ou désignée sous un autre terme.

Ces risques sont-ils suffisamment considérés et pris en charge par les entreprises, les organisations représentatives des salariés, le pouvoir judiciaire aujourd’hui ?

La judiciarisation du phénomène me semble, à certains égards, un danger, car elle risque de conduire à la création d’un « espace de relégation » des risques psychosociaux : aux magistrats nous allons laisser le soin d’évaluer le préjudice subi, donc l’indemnisation. Eux-mêmes vont recourir à des experts et donc quasiment automatiquement déléguer le problème au corps médical. Je n’ai, évidemment, rien contre les médecins, mais — surtout dans un contexte de maîtrise des dépenses de santé — on ne peut tout de même pas tout leur demander, surtout si d’autres voies de résolution et de prévention existent ! Or, cet « espace de relégation » aurait justement pour effet d’attendre que la situation soit extrême avant que tous les acteurs ne s’y intéressent.
 
Or, je crois fermement que c’est au plus près du travail tel qu’il se vit et s’effectue que les risques psychosociaux peuvent être combattus et prévenus. C’est dans une réflexion plus globale, plus humaniste, mais pas forcément plus naïve du travail et de son organisation que doit s’inscrire cette démarche.

Pensez-vous qu’une meilleure connaissance de ces risques par l’opinion publique pourrait avoir des conséquences sur la législation encadrant le travail en France ?

Si l’on pose le débat en ces termes, l’écueil est double. Modifier le droit du travail sous le coup de l’émotion ou du sensationnalisme n’est pas du tout le gage de décisions pertinentes. À l’inverse, laisser aux scientifiques et aux instances gouvernementales le soin de régler la question risque de conduire à des situations d’incompréhension, surtout si c’est le statu quo qui prévaut. Il suffit de considérer les débats portant actuellement sur la reconnaissance du burn out comme maladie professionnelle pour mesurer combien les enjeux sont importants et parfois contradictoires.
 
Mes options personnelles me conduisent à penser que ce n’est donc pas sur le terrain du droit qu’il faut engager la bataille principale, parce qu’il sera rapidement synonyme à la fois d’affrontement, de bipolarisation, de manichéisme et de simplisme... C’est bien plutôt de coopération entre les parties prenantes que nous avons besoin, par exemple par l’engagement d’une vraie réflexion commune, mutuellement respectueuse, sur le travail. Une réflexion que l’on n’attendrait pas du ministère du Travail et des centrales syndicales qu’ils la mènent pour nous, mais qui se tiendrait au plus près du travail, dans les équipes, les services, les unités de production... Ce qui induirait en effet, pour revenir à votre question, une meilleure connaissance des risques psychosociaux non pas par « l’opinion publique », mais par les travailleurs eux-mêmes. Or, je crois qu’ils connaissent mieux que quiconque leur boulot, les difficultés qu’ils rencontrent et la souffrance éventuelle qu’ils endurent.

GUARNIERI, F., ZAWIEJA, P., Dictionnaire des Risques Psychosociaux, Seuil, 2014, 888 pages.




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