Journal de l'économie

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Une mesure protectionniste : l'affaire des magnétoscopes de Poitiers





Le 3 Février 2017, par Hubert De LANGLE

Alors que nombre de pays semblent tentés par un repli sur eux-mêmes, la question du protectionnisme est plus que jamais d’actualité. C’est même un des sujets des campagnes électorales présentes (primaires) et à venir (présidentielle, législatives). Patrick Klaousen, docteur en droit public, maître de conférences à l’université de Rennes 1, publie chez VA Editions un ouvrage consacré au protectionnisme, en prenant l’exemple de l’affaire des magnétoscopes de Poitiers en 82.


Patrick Klaousen
Patrick Klaousen

Quelle est l'actualité de cet épisode qui a déjà quelques années ?

Dans cette affaire, Michel Jobert affiche une attitude délibérément transgressive vis à vis des règles de la politique commerciale commune. Agissant en véritable politique, il n’hésite pas à faire passer l’intérêt national avant le respect de l’orthodoxie juridique communautaire. Sous cet angle, l’épisode de l’Affaire de Poitiers est totalement anachronique. Il y a belle lurette qu’aucun ministre français n’a eu le cran d’affronter ses homologues européens en condamnant l’abandon du principe de la « préférence communautaire », pourtant central dans la conception du marché commun.
L’arrivée au pouvoir de partis populistes dans plusieurs pays européens, risque a contrario, de redonner à cette approche transgressive une évidente actualité, même si la perspective dans laquelle s’inscrit la démarche de Michel Jobert n’a rien avoir avec l’affirmation d’un protectionnisme de principe. En effet, M. Jobert instrumentalise une mesure protectionniste pour en faire un outil diplomatique au service de sa politique. Il ne s’agit en aucun cas de prôner le repli sur soi. Il s’agit plutôt via une attitude dissonante, de faire pression sur ses partenaires européens pour qu’ils se ressaisissent et cessent de jouer les uns contre les autres dans le cadre de stratégies industrielles à courte vue. Il y a trente ans de cela, il n’a pas été entendu : demain nous aurons les populistes ! 

Que mettez vous particulièrement en valeur du point de vue de la relation entre les acteurs ?

L’étude entend mettre en lumière l’absence de concertation entre les ministères français de l’époque. Je crains qu’à cet égard, rien n’ait vraiment changé. Les ministres et leur entourage jouent « chacun pour soi » car au final, c’est leur capacité à communiquer sur les réussites, — réelles ou supposées, — de leur passage aux affaires qui détermine leur survie politique. En l’occurrence, il s’agissait pour L. Fabius de faire endosser à M. Jobert l’impopularité d’une mesure fiscale tout en assurant des rentrées d’argent pour le budget de l’État.
Sous cet angle, l’Affaire de Poitiers est un cas pratique de « science administrative » : l’esprit retors et les manières florentines de notre haute fonction publique trouvent ici une parfaite illustration. À un tout autre niveau, mon travail permet aussi de toucher du doigt les multiples canaux par lesquels la diplomatie commerciale peut faire pression sur un responsable politique pour l’amener à résipiscence.

Quelle leçon peut-on tirer du circuit de décision ?

Première leçon : la magnanimité de Michel Jobert qui accepte d’assumer l’impopularité d’une mesure dont il n’est en rien l’auteur et dont l’incidence fiscale lui a valu de nombreuses critiques. Il aurait disposé d’un outil tout aussi efficace en entravant l’importation de composants électroniques japonais, ce qui aurait été indolore pour le consommateur français. Revenu de ses illusions sur la droiture en politique, Jobert n’en a apparemment jamais voulu à Fabius, concentrant son énergie sur l’exploitation diplomatique de la mesure de Poitiers tant au niveau européen qu’au niveau international.
Deuxième leçon : l’habileté de Jobert consistant à créer un abcès de fixation via quelque conduite déviante savamment calibrée, a constitué un moyen tout à fait efficace de mobilisation des européens. Leur faire miroiter la levée de la mesure a constitué un moyen efficace de les alerter sur la nécessité de préserver l’équilibre des échanges entre grands blocs commerciaux. Si Michel Jobert a été momentanément entendu, hélas sa mise en garde a vite été oubliée. Le bon sens du grand diplomate n’a pas pesé lourd face à des élites économiques acquises au globalisme et cultivant l’illusion que l'imbrication planétaire des chaînes de valeur industrielle doit faire de l’économie l’éteignoir du politique et de l’État nation. Seule la réticulation débridée des échanges commerciaux est digne de leurs brillants cerveaux. La « casse sociale » est le cadet de leurs soucis. Qu’à cela ne tienne, nous auront les populistes !

Une telle configuration est elle encore possible ? et Pourquoi ?


L’affaire de Poitiers met en scène un Japon à la santé et au dynamisme économique insolents. Trente ans plus tard, le Japon a cédé la place à la Chine. En 2050, peut-être que ce sera le tour de l’Indonésie ou de quelqu’autre émergent. Qu’importe. Une chose ne change pas : les européens sont toujours aussi désunis. Le déséquilibre des termes de l’échange entre l’UE et la Chine durera assez longtemps pour que notre potentiel industriel soit éreinté par le dumping social et écologique que cette puissance émergente inflige à l’économie européenne. Tout en s’alignant tant bien que mal sur une législation exigeante, nombre d’États membres de l’UE négocient en sous-main au plan bilatéral avec des puissances étrangères, pour compenser les semelles de plomb du cadre normatif européen. Dans ces conditions, il est fort probable qu’un jour ou l’autre, l’attitude transgressive redevienne une option. Mais ce jour là, le protectionnisme ne sera plus un outil diplomatique au service d’un réveil de nos ayatollahs du libre échange, tel que le concevait Michel Jobert. Le protectionnisme tiendra bel et bien lieu de politique à quelque gouvernement populiste : il sera devenu la politique d’un quinquennat.

Comment la marge de manœuvre de la France a-t-elle évolué ?

La médiocrité de son personnel politique prive la France de toute marge de manœuvre. La priorité n’est plus de résoudre les problèmes, mais de gérer la crise. D’ailleurs, le déficit abyssal de la balance commerciale du pays est sorti de la sphère des questions qu’il est de bon ton de poser. En avez-vous entendu parler ne serait-ce qu’une fois depuis le début de la campagne présidentielle ? Non, bien sûr. La seule question importante est de savoir à quel taux la France pourra emprunter dans un an pour combler le déficit de recettes de ses finances publiques. Qu’à cela ne tienne, tôt ou tard les populistes se placeront bien malgré eux en situation de devoir solder les comptes, parce qu’aucune banque internationale ne voudra prêter à un taux décent à un pays qui tourne le dos au libre échange. Le coup sera rude et nul ne sait si l’unité nationale résistera. Après que tout le monde ait compris que ni le globalisme ni le protectionnisme ne protègent du chômage de masse, reviendra le temps de la politique en tant que science morale. L’Affaire de Poitiers pourra à nouveau faire école.

Pour en savoir plus, consultez la page du livre




1.Posté par Hubert de LANGLE le 06/02/2017 09:33 | Alerter
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Enfin des hommes politiques courageux en leurs temps...

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