Journal de l'économie

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Vers un protectionnisme raisonné ?





Le 5 Juillet 2017, par La Rédaction

Ce livre, UNE MESURE PROTECTIONNISTE, raconte comment Laurent Fabius (ministre du budget) et Michel Jobert (ministre d’État chargé du commerce extérieur) sont à l’origine de l’adoption pour le premier et de l’exploitation diplomatique pour le second, d’une mesure protectionniste qui en son temps eut un important retentissement médiatique et diplomatique. Tour à tour « cas pratique », essai de science administrative et histoire du temps présent, ce récit fait mémoire de l’action diplomatique d’une France qui n’hésite pas à surprendre pour secouer la torpeur de ses partenaires européens.

L'auteur, Patrick Klaousen, nous livre sa réflexion sur le retour en force du protectionnisme dans le paysage politico-médiatique actuel.



Patrick Klaousen
Patrick Klaousen

Quel bilan peut être tiré de l’affaire de dédouanement des magnétoscopes de Poitier dans la politique commerciale européenne ?

Michel Jobert fait partie de cette génération qui a connu la France et l’Europe avant et après le lancement du marché commun. Favorable à la construction européenne, il était néanmoins de ceux qui regardaient ses transformations avec du recul, pour ne pas dire un regard critique. Il a rapidement compris que, contrairement aux objectifs affichés par les pères fondateurs de l’Europe, la suppression des obstacles aux échanges intra-communautaires risquait fort d’être, non pas le prélude à l’émergence d’une construction proto-fédérale, mais qu’elle était dans l’esprit d’un certain nombre d’acteurs influents des relations internationales, à l’intérieur comme à l’extérieur des communauté, avant tout une étape sur le chemin de la réalisation d’un marché globalisé.
Or Michel Jobert avait trop le sens des réalités pour s’illusionner sur un monde où les États auraient cédé la place à un concert global régi par des règles juridiques à vocation universelle, mises en œuvre par une technocratie hors sol. Le fonctionnaire apatride de la Commission, comme aurait dit le Général De Gaulle, était aux antipodes de sa conception de la construction européenne. Dans son esprit, il fallait que l’Europe émerge, coute que coute, afin de constituer un tout cohérent capable de parler d’égal à égal avec les Etats-Unis, la Russie ou la Chine. Or le déficit abyssal de la balance du commerce extérieur, signifiait l’attrition des capacités industrielles que les États européens étaient censés déposer dans la corbeille de mariage afin de résister au rouleau compresseur de la mondialisation.
Sa position de ministre d’État du commerce extérieur lui donnait la possibilité sinon d’inverser la tendance, — comment l’aurait-il pu à la tête de la petite formation politique qu’il avait constituée ? — tout au moins de tirer la sonnette d’alarme.
L’Affaire de Poitiers,  c’était non pas l’apologie du protectionnisme, mais le coup d’éclat d’un « whistleblower » comme on dirait aujourd’hui, pour alerter l’opinion sur l’urgence de construire l’Europe comme un tout cohérent et différencié notamment vis à vis des liens transatlantiques qu’il jugeait trop à l’avantage des États-Unis.
Malgré les sarcasmes suscités par ses prises de position, force est de constater que Michel Jobert avait mis le doigt sur un vrai problème. Trente ans plus tard, les faits lui donnent raison puisqu’on assiste aujourd’hui à un réveil (certes timide) mais à un réveil tout de même, — dû à l’affolement provoqué par la montée du populisme. Mais ne boudons pas notre plaisir !
Certes, il n’est pas (encore) question de mesures hardies et transgressives telle que le fut l’affaire de Poitiers, … mais l’on ne rechigne plus à évoquer l’ « Europe qui protège »
(… même si le refrain n’est pas nouveau puisque Nicolas Sarkozy l’avait déjà entonné en 2007 au début de son quinquennat avant de changer de braquet).
Le gouvernement français est allé récemment jusqu’à faire part à ses homologues européens de son intention de relancer le débat sur la « réciprocité », notamment en remettant à l’ordre du jour une proposition de la Commission européenne qui obligerait un certain nombre de pays tiers, à commencer par les États-Unis, à ouvrir davantage leurs marchés publics en contrepartie de l’accès aux marchés publics des États membres de l'UE. Désormais, il n’est plus incongru d’affirmer que " l'Europe doit défendre un modèle d'ouverture régulée "
Certes, il faut faire la part des choses, et ne pas oublier que la politique consiste aussi à gérer des effets d’annonce. En effet, même si les rapports entre Monsieur Macron et Madame Merkel sont pour l’instant au beau fixe, le soutien de l’Allemagne sur les sujets commerciaux est loin d’être acquis.
Berlin, préoccupé par les intérêts des groupes allemands en Chine, n'a aucune envie d'envoyer le signal d'une Europe protectionniste  au reste du monde. Nonobstant le fait que depuis l'élection de Donald Trump, les européens veulent apparaître comme les disciples vertueux du libre-échange. À l’instar des Allemands, les Danois, les Suédois, les Néerlandais, les Irlandais ou les Baltes prônent un marché le plus ouvert possible. Alors dans ces conditions, que restera-t-il dans quatre ans des postures et des belles paroles d’Emmanuel Macron sur l’ « Europe qui protège ».
En effet, face à une Europe très divisée sur sa manière d'appréhender la globalisation, — après que les ressorts de la persuasion, de la négociation, de la séduction auront tous été usés, on peut se demander si l’ultime carte que notre président aura à abattre ne sera pas celle de la transgression des dogmes du libre échange par une bonne mesure protectionniste en vue d’obliger ses homologues européens à changer de posture.
Voilà en quoi l’Affaire de Poitiers mérite qu’on s’y intéresse : Tour à tour « cas pratique », essai de science administrative et histoire du temps présent, ce récit fait mémoire de l’action diplomatique d’une France qui n’hésite pas à surprendre pour secouer la torpeur de ses partenaires face au démantèlement de pans entiers de l’industrie européenne.
Emmanuel Macron, au soir de son élection, déclarait en substance qu’il ferait tout pour éradiquer le chômage de masse qui sert de terreau au populisme. S’il tient à rester fidèle à cet engagement, il se pourrait que l’Affaire de Poitiers lui tienne lieu de « Mémoire d’avenir », pour reprendre le titre de l’ultime ouvrage de Michel Jobert. Dans le cas contraire, les mêmes causes produisant les mêmes effets, le bilan du quinquennat qui commence risque fort de ressembler aux deux précédents. À ceci près que la situation économique toujours plus dégradée, portera inévitablement au pouvoir les promoteurs de solutions radicalement protectionnistes.

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l'Auteur

Patrick Klaousen est docteur en droit public, maître de conférences à l’université de Rennes 1 et membre du Centre de Recherches Européennes de Rennes (CEDRE-IODE, UMR CNRS n°6262).
 



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