Les marges des distributeurs sont-elles vraiment responsables de la vie chère en Martinique ?

Attribuer aux marges des distributeurs la responsabilité principale de la vie chère en Martinique apparaît donc excessif.

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Les marges des distributeurs sont-elles vraiment responsables de la vie chère en Martinique ? | journaldeleconomie.fr

Souvent désignées comme responsables du coût de la vie élevé dans les Outre-mer, et singulièrement en Martinique, les marges des distributeurs y sont-elles plus importantes qu’ailleurs ? Pas à en croire le directeur des hypermarchés du Groupe Bernard Hayot (GBH), selon lequel les écarts de prix s’expliquent avant tout par les coûts liés à l’importation et l’absence de continuité territoriale.

Le temps de la mise au point ? Une semaine après la publication d’un dossier sur les écarts de prix entre la Martinique et la France métropolitaine, France-Antilles s’est entretenu, le 20 janvier 2026, avec Christophe Bermont, directeur des hypermarchés GBH (Carrefour) sur l’île. Objectif : recueillir le point de vue d’un distributeur sur cette question sensible.

Transparence sur les marges

Chiffres à l’appui, Christophe Bermont réfute l’accusation de marges excessives des distributeurs, régulièrement avancée pour expliquer les écarts de prix. En Martinique, la marge brute de GBH – différence entre prix d’achat et de vente des produits – s’élève à 24,2 %. Sur ce total, 7 % proviendraient des « marges arrière », ces remises accordées par les fournisseurs, en fonction de volumes écoulés ou de mises en avant publicitaires. Cette moyenne masque une grande variabilité, entre des produits à très faible marge brute (parfois limitée à 2 %) et d’autres qui approchent les 40 %. Les premiers servent de produits d’appel pour les seconds.

Le directeur des hypermarchés GBH détaille aussi le poids des marges dans les écarts constatés sur plusieurs produits analysés par France-Antilles. Ainsi, selon lui, pour un beurre vendu 51 % plus cher qu’en métropole, la marge brute ne dépasse pas 2 %. Pour un paquet de riz, dont l’écart de prix atteint 91 %, elle se limite à 15 %. Elle est en revanche plus élevée (entre 31 % et 41 %) pour trois produits Carrefour, notamment parce que cette gamme ne bénéficie d’aucune marge arrière.

« Rien d’indécent »

Sur ces 24,2 % de marge brute, environ 10 % sont consacrés à la masse salariale et 12 % aux frais généraux et prélèvements fiscaux. En année « normale », la rentabilité des hypermarchés martiniquais de GBH avoisine 2 %. Elle a atteint 1,4 % en 2024. « Est-ce qu’il y a un abus ? En comparaison, sur la France hexagonale, Leclerc, leader du secteur, affiche une rentabilité de 2,9 % sur 48 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Il y a des activités plus rentables que la grande distribution, il n’y a rien d’indécent », affirme Christophe Bermont.

Le directeur rappelle également que les marges arrière, souvent critiquées chez les distributeurs ultramarins, sont bien plus élevées en métropole, où elles atteindraient 13,8 % en moyenne. De fait, elles constituent un rouage essentiel du modèle économique de la grande distribution.

L’éloignement, facteur prix numéro un

Les marges ne seraient donc pas le cœur du problème. Si les produits sont vendus plus chers, c’est d’abord parce qu’ils coûteraient davantage aux distributeurs. Chez Carrefour Martinique, 30 % sont importés directement et 40 % achetés auprès de grossistes – qui les importent le plus souvent eux-mêmes.

Or, l’acheminement génère un surcoût moyen de 49 % : mise en conteneur, transport, débarquement, formalités administratives, taxes. À volume égal – celui d’un conteneur –, un magasin Carrefour de métropole acquitte 728 euros de frais d’acheminement ; pour son équivalent martiniquais, la facture grimpe à 8 400 euros.

Ce mécanisme frappe aussi indirectement les 30 % de produits issus de producteurs et d’industriels martiniquais. Eux aussi supportent des surcoûts d’importation, pour leurs intrants chimiques, leurs outils, leurs machines ou leurs matières premières, qu’ils répercutent sur leurs tarifs.

Continuité territoriale

Ces surplus tarifaires liés à l’éloignement sont structurels et difficilement compressibles selon Christophe Bermont. Seule une intervention des pouvoirs publics peut les infléchir : soit par un renoncement à certaines recettes fiscales – TVA pour l’État, octroi de mer pour les collectivités locales –, soit par un soutien financier ou logistique direct, via la réduction des frais d’approche ou des dispositifs de type « tarifs export ».

Plus largement, de nombreux acteurs – politiques, institutionnels et économiques – plaident pour une continuité territoriale effective entre la métropole et les départements d’Outre-mer, dont la Martinique. La Corse en bénéficie déjà, ce qui neutralise en grande partie les surcoûts liés à l’insularité.

Écarts de revenus, moteur de la vie chère

Enfin, les prix ne seraient à l’origine que de 30 % de la «vie chère » en Martinique. Les 70 % restants tiendraient à la faiblesse des ressources de la population. En Martinique, le revenu médian atteint ainsi 13 335 € par an, contre 19 218 € en métropole. Le taux de chômage (14,4 %) est le double de celui de l’Hexagone (7,2 %). Plus d’un quart des Martiniquais vivent sous le seuil de pauvreté, contre environ 14 % en métropole.

Attribuer aux marges des distributeurs la responsabilité principale de la vie chère en Martinique apparaît donc excessif. Elles ne joueraient qu’un rôle marginal dans la formation des prix, lesquels n’expliquent qu’un tiers des difficultés de pouvoir d’achat. Les principales causes économiques sont bien identifiées, mais les pouvoirs publics peinent à les faire évoluer. Sans volontarisme politique et sans reconnaissance de la singularité martiniquaise, aucune amélioration durable ne paraît envisageable.

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