En octobre 2025, une nouvelle enquête révélait qu’Amazon n’avait toujours pas soldé sa dette en Arabie saoudite, deux ans après avoir été épinglée pour les frais de recrutement illégaux imposés à ses travailleurs migrants. Pourtant, ce mécanisme de servitude n’est pas une fatalité. La preuve par l’exemple : des entreprises européennes comme Vinci ou BESIX ont réussi à abolir cette pratique, démontrant qu’une éthique de contrôle est possible sur le terrain.
Au sud du Népal, l’histoire se répète inlassablement. Dans un pays où les opportunités d’emplois ne permettent pas de vivre décemment, les candidats à l’exil pour le travail sont nombreux. Pour ces Népalais et autres résidents des pays en voie de développement d’Asie du Sud, les pays du Golfe sont une destination très prisée. Ils représentent l’espoir de revenus suffisants pour faire vivre leurs familles restées sur place.
Pour autant, pour espérer rejoindre les chantiers de la Vision 2030 de l’Arabie saoudite ou les entrepôts logistiques du Golfe, les candidats au départ doivent souvent payer. Ce « droit d’entrée », facturé illégalement par une nébuleuse d’agences locales, varie entre 800 et 3 000 dollars, une fortune au Népal, pays où le salaire moyen peine à atteindre 150 dollars mensuels. Pour partir, il faut donc s’endetter, souvent auprès d’usuriers imposant des taux d’intérêt exorbitants, dépassant parfois les 36 %.
La dette, premier maillon de la servitude
C’est cette vulnérabilité structurelle qu’a révélée l’affaire Amazon. En reconnaissant dès 2023 que des employés de sa chaîne logistique avaient payé pour obtenir leur poste, l’entreprise avait admis l’existence de cette faille systémique mais promettait de rembourser ses travailleurs. En octobre 2025, le Guardian affirmait pourtant que les remboursements promis se faisaient toujours attendre.
L’affaire Amazon n’est que la partie émergée de l’iceberg. Récemment, un rapport du Business & Human Rights Resource Centre (BHRRC) soulignait que l’endettement avant l’expatriation restait la norme sur la majorité des chantiers du royaume saoudien (et dans le Golfe), y compris sur les importants projets liés à la transition énergétique ou le projet Neom, abondamment critiqué pour son côté « pharaonique ». L’argument avancé par les grands donneurs d’ordres est souvent celui de la complexité de la sous-traitance pour justifier leur inaction, laissant les agences de recrutement prolonger ce système.
L’action à rebours d’acteurs européens
À rebours de ce laisser-faire, certains acteurs européens démontrent cependant, depuis plusieurs années, qu’il est possible d’assainir la chaîne. C’est le cas de groupes comme le français Vinci ou le belge BESIX, qui ont mis en place des processus de contrôle stricts.
En appliquant le principe du Employer Pays (l’employeur paie tous les frais), ces entreprises ne se contentent pas de signer des chartes éthiques : elles remontent la filière jusqu’au Népal. Via sa filiale QDVC, présente au Qatar notamment, pays dont la population est constituée à 80 % de travailleurs étrangers, Vinci a instauré des audits directs auprès des agences de recrutement et des entretiens sans intermédiaire, garantissant que les ouvriers arrivent sur les chantiers libres de toute dette. Une démarche proactive saluée dès 2016 par les ONG et les syndicats internationaux.
D’autres entreprises européennes, moins médiatisées, s’inscrivent dans cette même logique, à l’image du groupe belge BESIX, qui interdit tout frais de recrutement et impose à ses sous-traitants un code éthique strict.
Mais ces initiatives vertueuses restent des exceptions dans un secteur où la pression sur les coûts prime encore trop souvent sur la dignité humaine. Tant que la majorité des donneurs d’ordres ne prendra pas la mesure de l’urgence, le travailleur migrant restera la variable d’ajustement d’un système qui facture le droit de travailler aux plus pauvres.
