Comment l’Assurance Maladie perfuse des fonds spéculatifs étrangers

Pour l’Assurance Maladie, l’irruption d’investisseurs étrangers dans la téléconsultation soulève une question de souveraineté budgétaire : les remboursements de l’institution servent-ils uniquement à soigner, ou alimentent-ils désormais la rentabilité de fonds d’investissement internationaux ?

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Depuis la crise sanitaire de 2020, la téléconsultation s’est installée durablement dans le paysage médical français. Si elle a d’abord permis de maintenir le lien entre les patients et leurs médecins traitants, elle fait aujourd’hui l’objet d’une structuration de filière par de nouveaux acteurs privés, qui y ont introduit une logique de profitabilité via des techniques marketing. Ce passage d’une pratique d’urgence à un modèle économique organisé soulève des questions sur l’évolution de notre système de santé.

La santé : coût public, bénéfice privé

En 2020, le monde était arrêté sous le coup de la pandémie, et la téléconsultation représentait une bouée de sauvetage encore artisanale, portée par des généralistes de quartier pour maintenir le lien avec leurs patients, qui y ont eu recours 17 millions de fois. Si le volume global a reflué à 11 millions d’actes en 2023, ce chiffre masque une transformation : les médecins de famille se sont effacés au profit de plateformes « professionnelles » comme Livi, Qare ou Medadom. Ces géants captent désormais 52 % des actes de téléconsultation de médecine générale et plus de 80 % chez les spécialistes.

Si des acteurs ont émergé, c’est que la structure financière sur laquelle reposent de tels acte s’appuie sur un schéma solide. Avec l’Assurance Maladie comme débiteur final, le risque d’impayé est nul. Ce qui pousse certaines plateformes, qui traitent directement avec les patients, donc en B2C, à maximiser les flux. Chez Medadom, la durée de la consultation moyenne a pu tomber jusqu’à 6 minutes 24, contre seize en cabinet. Un rendement chronométré, parfois stimulé par des parts variables de rémunération si le « chiffre d’affaires » du médecin dépasse « l’objectif » de 4 à 5 consultations par heure.

Au-delà de l’acte de soin, c’est le pouvoir de prescription de ces plateformes qui interroge. En basculant dans une logique de « médecine de flux » où le patient devient un client à satisfaire en moins de sept minutes, la barrière entre besoin thérapeutique et demande de confort s’amenuise. Une enquête récente de Capital sur M6 souligne ainsi la facilité d’obtention ou de reconduction d’un arrêt, sans examen physique, à travers ces plateformes. Pour un médecin sous pression d’objectifs horaires, l’octroi d’un arrêt devient le moyen le plus rapide de clore une consultation tout en garantissant une « note de satisfaction » élevée, indispensable au référencement de la plateforme.

Cette dérive a un coût immédiat pour la collectivité : le montant des indemnités journalières (IJ). Alors que l’État tente désespérément de freiner la dépense publique, l’Assurance Maladie se retrouve à financer indirectement la croissance de ces acteurs privés par le remboursement de l’acte médical et dépense en plus de l’argent pour payer les IJ. En 2023, les arrêts de travail ont coûté plus de 16 milliards d’euros à la France, et un rapport de la Caisse nationale de l’assurance-maladie (CNAM) évoque un coût potentiel de 41 milliards à l’horizon 2030 lié à cette explosion.

L’OPA sur la solidarité nationale

Une réalité très vite intégrée par les structures de capital-investissement, friandes de rendements assurés. En 2019, la plateforme MédecinDirect était absorbée par l’américain Teladoc Health, coté à New York et soumis à une exigence de croissance trimestrielle. En 2020, le fonds britannique G-Square a injecté 40 millions d’euros dans Medadom avant de préparer sa sortie lucrative à peine 5 ans plus tard. En 2021, Livi a levé 262 millions d’euros auprès de fonds de pension étrangers comme Ontario Teachers (OTPP).

Cette financiarisation transforme la cotisation sociale en un moteur de performance boursière et court-termiste. Le risque n’est pas nouveau et le scénario rappelle l’alerte lancée sous une autre forme par le Sénat avec son rapport d’information « Financiarisation de l’offre de soins : une OPA sur la santé ? » en septembre 2024, indiquant que six groupes contrôlaient en 2021 61 % du marché de la biologie médicale en France. Le mécanisme est le même : rachat par la dette (LBO) et remboursement via les fonds publics. Thomas Fatôme, dans son audition devant le Sénat, alertait en avril 2024 sur cette « capture de la valeur » : une fois devenues incontournables, ces plateformes peuvent verrouiller le système et bloquer toute régulation tarifaire. « Jusqu’où la régulation peut-elle fonctionner si nos interlocuteurs nous opposent une contrainte de valorisation ? », se demandait déjà fort à propos le directeur de la Caisse nationale de l’assurance maladie.

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