La loi française contre la fast fashion prétend s’attaquer à un modèle industriel responsable d’une explosion des volumes textiles, d’une accélération du renouvellement des vêtements et d’une aggravation de l’empreinte environnementale du secteur. Pourtant, en choisissant de concentrer son offensive sur les plateformes asiatiques comme Shein ou Temu, tout en ménageant des enseignes historiques européennes de l’habillement à bas prix, dont les méthodes et les lieux de production sont les mêmes, le législateur prend le risque de se voir accuser de réaliser une simple opération de communication sur le dos des consommateurs les plus modestes.
Après de multiples rebondissements, la Commission mixte paritaire (CMP) réunissant députés et sénateurs a finalement trouvé un accord sur le texte, ouvrant la voie à son adoption définitive. Le compromis issu de cette CMP a confirmé l’orientation politique du dispositif : distinguer juridiquement l’« ultra-fast fashion », visée par les pénalités et les nouvelles contraintes, de la fast fashion traditionnelle, pourtant fondée sur des logiques industrielles proches. Le texte assume donc une ligne de partage entre les acteurs considérés comme les plus excessifs — les plateformes extra-européennes — et les enseignes historiques du textile, préservées.
Un arbitrage étonnant, tant il est vrai que le problème n’est pas la nationalité de telle ou telle marque, mais leur modèle économique : produire toujours plus, vendre toujours moins cher, renouveler toujours plus vite. Or ce modèle n’a pas été inventé par les plateformes chinoises. Elles l’ont poussé à l’extrême, mais elles s’inscrivent dans une histoire industrielle plus ancienne, écrite depuis des décennies par l’ensemble de la grande distribution textile mondiale (H&M, Zara, Kiabi, Primark, etc.)
La frontière entre « fast fashion chinoise » et « mode abordable européenne » est, à ce titre, largement artificielle. Une grande partie de l’industrie textile fonctionne sur des chaînes d’approvisionnement mondialisées, avec une fabrication largement délocalisée en Asie, notamment en Chine. Non, les conditions sociales et environnementales de production ne deviennent pas miraculeusement acceptables lorsqu’un vêtement porte une étiquette européenne plutôt qu’un logo chinois.
L’hypocrisie écologique consiste ainsi à faire croire que le problème serait l’origine géographique du vêtement plutôt que son mode de fabrication. Un tee-shirt produit dans une usine chinoise pour une plateforme chinoise et un tee-shirt produit en Chine pour une enseigne occidentale participent au même système : dépendance aux matières synthétiques, pression sur les coûts, sous-traitance internationale, transport massif et incitation à acheter davantage.
Pire encore : en ciblant principalement les nouveaux acteurs numériques, le législateur donne l’impression de protéger une industrie textile traditionnelle qui serait plus vertueuse. Pourtant, l’analyse des flux de déchets textiles apporte, à cet égard, un éclairage particulièrement édifiant. Une récente étude menée par le réseau national des ressourceries et recycleries, relayée notamment par Libération, montre qu’à l’opposée d’une idée largement répandue, les rebuts textiles proviennent très majoritairement des enseignes de fast-fashion dites « historiques ». Près de la moitié d’entre eux — 49 % — sont issus de ces chaînes installées de longue date dans le paysage commercial, tandis que « l’ultra fast-fashion » n’en représente, en réalité, qu’une part marginale, de l’ordre de 5 %.
Mépris de classe ?
Cette sélection politique des coupables révèle aussi une dimension sociale rarement assumée. Les critiques contre les plateformes chinoises prennent parfois la forme d’un jugement moral porté sur leurs clients. Mais qui achète ces vêtements ? Pas uniquement des consommateurs obsédés par la surconsommation : ce sont aussi et surtout des ménages qui cherchent à s’habiller avec des budgets contraints, des familles qui doivent habiller des enfants qui grandissent vite, des personnes qui n’ont pas accès aux circuits plus coûteux de la mode dite « responsable ».
Faire de Shein et Temu les symboles uniques du problème revient en quelque sorte à déplacer la responsabilité sur les consommateurs les moins favorisés, plutôt qu’à interroger un système économique qui a rendu la mode jetable accessible au plus grand nombre. Au prix d’un paradoxe : les classes populaires sont invitées à adopter une consommation plus durable, mais sans que la question du prix, de l’accès et des inégalités soit réellement posée. Acheter moins, acheter mieux, réparer ou choisir des vêtements plus chers est une possibilité plus facile à envisager lorsque le budget permet de l’absorber.
Une politique écologique cohérente devrait donc s’attaquer à l’ensemble du modèle textile : limitation de la surproduction, transparence des chaînes d’approvisionnement, allongement de la durée de vie des vêtements, responsabilisation des marques selon les volumes mis sur le marché. Elle devrait viser les pratiques, pas fabriquer une opposition simpliste entre marques étrangères et marques européennes.
D’autant que cette stratégie française pourrait se heurter au cadre européen. La Commission européenne a déjà exprimé des réserves sur la compatibilité du texte avec le droit de l’Union, notamment concernant le risque de traitement différencié entre acteurs du marché intérieur. Le gouvernement français espère éviter une nouvelle procédure de notification, mais plusieurs dispositions issues du compromis parlementaire — notamment autour des modalités des pénalités environnementales — pourraient encore susciter des interrogations à Bruxelles.



