Journal de l'économie

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On achève bien l’intelligence économique en France





Le 3 Mars 2021, par Nicolas Lerègle

En 1989 est créée l’IHESI, qui devient l’INHES en 2004 quelques années plus tard, puis l’INHESJ en 2009 puis l’INHEMI en 2020. Près de 20 ans et, quatre changements de noms et de rattachement, mais aussi d’objectifs oubliés et d’ambitions déçues plus tard, le constat est sans appel l’Intelligence Economique est bel et bien morte et enterrée.


On achève bien l’intelligence économique en France
Les changements de noms ont permis un effacement progressif de la logique de cet organisme qui visait à être le pendant, pour la sécurité intérieure, de l’IHEDN. La première appellation était parfaite. Institut des Hautes Études de la Sécurité Intérieure couvrait exactement le champ d’étude complémentaire de celui de la Défense Nationale. L’ajout de National a du faire plaisir à celui qui le souhaitant sans apporter de valeur ajoutée particulière. Le J de Justice a commencé à brouiller les cartes en induisant une confusion des genres entre la sécurité et le juridique commençant à instiller un mélange/opposition entre police (sécurité) et justice (judiciaire). La dernière évolution créant un Institut des Hautes Études du Ministère de l’Intérieur a achevé la démarche en supprimant la Justice et en donnant le sentiment que cet organisme n’a qu’une vocation sécuritaire de type ordre public. Et si le site de l’IHEMI continue à vanter les mérites de l’INHESJ, c’est en attendant sa mise à jour.

On pourrait toujours objecter que les changements de noms ne sont pas très graves et ne signifient pas toujours grand-chose. Ministères de la Guerre puis des Armées et enfin de la Défense concernent peut être les mêmes sujets et personnes, mais on conviendra que les noms ne donnent pas le sentiment de recouvrir la même perception des missions et de leur environnement.

Il en est de même pour cet Institut dont les évolutions nominales ont largement contribué à en faire un acteur de troisième zone, peu identifiable, à la raison d’être floue et au devenir incertain.

Or, c’est non seulement dommage, mais c’est surtout très dommageable dans la prise en compte l’analyse et la recherche en matière d’Intelligence Economique. Bénissons Alain Juillet d’avoir importé en France ce concept anglo-saxon du Renseignement économique calqué sur le renseignement militaire ou civil en y empruntant les mêmes concepts et outils et en les mettant au service de la défense de nos intérêts économiques, à savoir nos entreprises. Maudissons Alain Juillet d’avoir pensé que la traduction de Business Intelligence en Intelligence Economique suffirait pour que ce concept soit compris.

Sur le papier les bonnes idées peuvent se révéler leur pire ennemi. Cette notion d’Intelligence Economique n’a jamais réellement pris et pénétré les arcanes des entreprises et des décideurs politiques. Nos élites politico-entrepreneuriales sont restées, pendant de longues années, bercées par l’illusion que la concurrence ne pouvait être que loyale et que les manœuvres déloyales ne pourraient venir que d’entreprises et de pays qui ne seraient pas nos alliés. Cruelle désillusion, les plus grands « espions » de nos entreprises et de leur R&D sont les Américains, les Britanniques, la Chine ou la Russie sont loin derrière. Les amendes faramineuses qui ont frappé des banques ou des compagnies d’assurance françaises, des industriels au cours des deux dernières décennies ne sont qu’un des volets d’une stratégie d’affaiblissement, pensée et mise en œuvre de façon rationnelle avec la puissance des administrations aux ordres d’un État. L’embastillement d’un dirigeant d’Alstom à un moment crucial des discussions avec GE pour sa prise de contrôle des activités stratégiques de turbines participait de la même logique.

Les sanctions promptes à frapper les entreprises qui se seraient risquées à commercer avec l’Iran sont elles aussi une arme de dissuasion économique massive. Tous ces comportements et tant d’autres qui se dévoileront au fur et à mesure des années sont de « l’Intelligence Économique » dans son acceptation première du terme, de même que les cyberattaques qui depuis quelques années ont pris une ampleur non seulement sans précédent au regard de leur fréquence, mais aussi compte tenu de leur puissance et capacité à mettre en difficulté les infrastructures d’un pays voire le fonctionnement de services administratifs entiers.

La France n’est pas dans la candeur et l’ignorance, mais elle est dans une approche un pas en avant, un pas en arrière. D’un côté des mesures sont prises au niveau européen et national pour protéger les entreprises et surveiller au plus près les manœuvres visant à les acquérir, d’un autre côté on a le sentiment que des pans entiers de notre économie sont laissés à l’écart malgré leur caractère, a priori, important.

On va donc se gausser d’avoir bloqué une reprise de Carrefour par un groupe québécois qui voulait s’en rapprocher et dans le même temps on va détourner les yeux des mouvements de fonds d’investissement étranger sur Engie, Veolia ou Suez ! La question de la 5G et du rôle de Huawei est traitée avec légèreté et non avec le sérieux qui serait justifié. Ne parlons pas de la recherche, y compris médicale, qui semble être la grande absente des préoccupations gouvernementales alors même qu’elle est le fondement de la croissance et de la richesse nationale de demain.

L’IHESI était un creuset permettant le croisement de compétences variées qui avaient compris que la sécurité n’était pas un enjeu à prendre à la légère. Aujourd’hui, quoi qu’on en dise et ce n’est pas lui faire injure, ce n’est pas le ministère de l’Intérieur qui est le mieux placé pour aborder les questions d’Intelligence Economique. Il ne manquerait plus que le MINEFI créait son propre Institut, nécessairement de Hautes Études, en matière d’IE, mais le Quai d’Orsay pourrait faire de même, reprenant son rôle du temps de Laurent Fabius, Matignon avec le SGDSN serait lui aussi en mesure de s’y pencher, de même que l’Élysée – comme cela se passait avec N Sarkozy et la DDIE – voire, pourquoi pas la Commission ou le Conseil européen qui semblent parfois plus concernés que nos gouvernements.

Mais la nature ayant horreur du vide celui-ci tend à être comblé, d’abord par des organismes privés d’enseignement qui occupent opportunément les créneaux de la guerre économique, de la sécurité économique des entreprises, et ce sous toutes leurs facettes. Ensuite par des cabinets de conseils spécialisés, dont les avocats – français convient-il de rappeler afin d’éviter les conflits d’intérêts et les croisements de rattachement juridique avec d’autres pays qui se feront toujours au détriment de la France – qui peuvent les travaux de réflexion et d’analyse, mais aussi les conseils utiles aux entreprises. Car si les dénominations des Instituts changent, la guerre économique, elle, s’intensifie et dans le combat Chine/USA si l’Union européenne et la France ne veulent pas que leurs entreprises soient des laissées pour compte il faut savoir se défendre et être aussi offensif. Ce sont clairement les nouveaux défis de l’Intelligence Economique aussi insaisissable qu’indispensable.

 


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