Depuis quelques jours, une affirmation s’est imposée comme un quasi-fait : en France, l’ultra-droite serait, sur le long terme, beaucoup plus meurtrière que l’extrême gauche, sur la base d’un chiffre présenté comme académique, 53 morts contre 5 depuis 1986. Cette conclusion, reprise dans des formats de vérification, semble trancher un débat sensible. Pourtant, dès qu’on examine le raisonnement, on voit qu’il repose moins sur une preuve incontestable que sur une chaîne de qualifications discutables, avec deux angles morts majeurs : l’assimilation mécanique de certains crimes à l’ultra-droite et l’opacité du protocole de codage qui permettrait de vérifier, cas par cas, ce qui est réellement compté. En fait ces chiffres semblent faux. Analyse et décryptage.
Ce que dit exactement l’argument des “53 contre 5”
Le chiffre est présenté comme le résultat d’un travail de base de données sur les violences politiques depuis 1986, associé à l’ouvrage Violences politiques en France, de 1986 à nos jours, et il est mobilisé dans l’espace médiatique pour conclure que l’ultra-droite “tue” beaucoup plus que “la gauche radicale”. Le problème est que le débat public entend spontanément “terrorisme politique” ou “violence politique structurée”, alors que la catégorie employée est beaucoup plus large : elle agrège des homicides d’origines très différentes, dont certains relèvent de l’acte idéologique démontré, et d’autres relèvent du fait divers violent, du passage à l’acte individuel ou d’un conflit privé sur lequel on surimpose ensuite une étiquette politique. Sans connaître les règles d’inclusion et d’exclusion, le chiffre peut produire une impression de certitude alors qu’il n’est, en réalité, qu’un résultat dépendant d’un codage.
Confusion centrale : la motivation de l’acte n’est pas l’identité idéologique supposée de l’auteur
Premier biais logique : confondre le fait qu’un auteur soit réputé “de droite”, “identitaire”, “nationaliste” ou “radical” avec le fait que son homicide soit un homicide politique. La question sérieuse n’est pas “qui est l’auteur” mais “pourquoi a-t-il tué” et “la victime a-t-elle été choisie pour une raison politique”. Une rixe de bar, une embrouille, une affaire d’ego, un conflit privé, un contentieux local, un passage à l’acte d’un individu violent ou instable ne deviennent pas des actes politiques parce que l’auteur a des opinions radicales. Si l’on adoptait la logique inverse, on pourrait, par un simple raisonnement d’étiquetage, classer des violences de droit commun comme “violences LFI” ou “violences de gauche” au motif que l’auteur vote à gauche ou fréquente un milieu militant : ce serait méthodologiquement absurde, et pourtant c’est exactement le type de glissement qui menace les classements quand la motivation n’est pas strictement établie. Ainsi lorsque Loïk Le Priol un ancien commando marine et ancien du GUD tue le rugbyman Frederico Martin Aramburu peut-on qualifier le meurtre comme un homicide de l’ultra droite. C’est le raccourci que fait France Info alors qu’il s’agit à l’origine d’une stupide bagarre dans un restaurant sans aucun motif politique. Nous pourrions aussi qualifier le crime de celui d’un ancien militaire. Bref cela n’a rien à voir avec un meurtre politique. Quand Isabelle Sommier professeur de sociologie à Paris 1 le classe comme crime politique c’est soit de l’incompétence, ce qui serait excusable, soit une volonté de tordre la réalité pour agiter le chiffon noir du risque fasciste ce qui est parfaitement malhonnête. C’est aussi stupide que d’imputer à l’ultra gauche un meurtre dans une querelle de circulation routière parce que l’auteur du meurtre appartiendrait à la mouvance antifa. De même lorsqu’un type sordide tue son voisin tunisien parce qu’il est exaspéré par des querelles de voisinage tout en proférant des paroles racistes. C’est le différend qui est la cause et ce n’est pas un crime politique.
Deuxième biais : crime raciste ne signifie pas automatiquement crime d’ultra-droite
Deuxième biais, encore plus massif : assimiler un meurtre raciste à un meurtre d’ultra-droite. Un crime raciste est un crime motivé par un préjugé, une haine ou une sélection de la victime fondée sur l’origine, réelle ou supposée, mais cela ne suffit pas à prouver une intention politique au sens strict. Il existe un continuum entre la haine privée, la violence de groupe, la xénophobie ordinaire, la criminalité opportuniste et l’acte idéologique revendiqué. Dire “raciste donc ultra-droite” revient à faire une équivalence automatique qui n’est pas une démonstration mais une convention, et une convention contestable. Si l’on veut classer un homicide comme “ultra-droite”, il faut un seuil de preuve plus exigeant que la seule présence d’une dimension raciale : revendication, appartenance militante documentée, choix de cible à valeur politique, préparation idéologique, ou, a minima, faisceau d’indices solides et tracés. À défaut, on transforme une partie du droit commun en statistique politique, ce qui gonfle mécaniquement l’ultra-droite dans les bilans de létalité. Les meurtres racistes existent mais s’agit-il d’un projet politique ? Il y a eu des tentatives de structuration de groupes comme ceux qui ont fait bruler des foyers Sonocotra à une époque où l’ultra gauche tuait massivement avec la RAF, les Brigades Rouges, Action Directe, etc.
Asymétrie possible : certains faits divers “montent” en politique à droite, mais pas toujours à gauche
Troisième point, essentiel: l’asymétrie de traitement. L’impression qui ressort de nombreux débats publics, c’est que, lorsqu’un auteur est “classable” à droite, on politise facilement l’acte, tandis que lorsqu’un auteur est “classable” à l’ultra-gauche, on insiste davantage sur le contexte, la psychologie, la situation, ou l’événement, et l’on hésite à tirer une conclusion générale de type “l’ultra-gauche tue”. Cela peut s’expliquer par des habitudes narratives, des réflexes médiatiques, ou des cadres analytiques dominants, mais sur le plan méthodologique, c’est un problème majeur : si le seuil de preuve n’est pas identique pour toutes les mouvances, la comparaison “53 contre 5” n’est plus une comparaison, c’est un miroir des biais de codage. Le chiffre final peut alors dire davantage sur la manière dont on étiquette les événements que sur la réalité des violences politiques strictement motivées. Bref, un travail qui n’a rien de scientifique.
Ce que l’histoire européenne rappelle : terrorisme structuré et violence de rue ne sont pas la même chose
Autre élément de cohérence empirique : si l’on parle de terrorisme structuré en Europe occidentale, l’histoire des décennies 1970-1990 montre une forte présence de l’ultra-gauche (RAF, Brigades rouges, Action directe, etc.), tandis que les phénomènes d’ultra-droite, lorsqu’ils existent, ont souvent été plus éclatés, plus intermittents, et moins “militarisés” dans la forme organisationnelle, avec davantage d’actes individuels ou de micro-groupes. A l’exception du très meurtrier attentat de la gare de Bologne ou de l’éphémère Hoffman Gruppe avec l’attentat de la fête de la bière. Cela ne signifie pas “absence de violence” d’un côté ou “monopole de la violence” de l’autre ; cela signifie qu’on ne peut pas additionner des objets hétérogènes et ensuite prétendre trancher une question morale ou politique à partir d’une simple différence de totaux. On doit comparer des catégories homogènes : attentats revendiqués contre attentats revendiqués ; homicides idéologiques démontrés contre homicides idéologiques démontrés ; violences de manifestation contre violences de manifestation. Sinon, on fabrique une conclusion par confusion de périmètres.
Le cas des “groupes terroristes d’ultra-droite” : intentions, fantasmes et réalité opérationnelle
Il existe bien, en France, des tentatives de constitution de groupes se réclamant d’une violence politique d’ultra-droite, et il y a eu des dossiers judiciaires, des démantèlements et des projets avortés. Mais précisément, cela illustre un point : l’existence d’intentions, de discours ou de projets ne se traduit pas nécessairement par une létalité effective. Inversement, des individus très violents, socialement désinsérés, parfois mentalement instables, peuvent commettre des actes atroces sans structure, sans doctrine, sans cible politique au sens fort. Classer mécaniquement ces actes dans une comptabilité “ultra-droite” ou “ultra-gauche” sans standard de preuve homogène, c’est fabriquer une causalité politique à partir d’un profil supposé. Or la démocratie a besoin de prudence conceptuelle sur ces sujets, sinon on bascule dans la propagande statistique, même involontaire.
Le point de transparence : sans protocole public, il n’y a pas de vérification possible
La question centrale : où sont les méthodes, le codebook, les règles d’inclusion, les sources par cas. Tant que la liste des événements et les critères de codage ne sont pas publiés de façon auditable, on ne peut pas vérifier si les “53” sont composés de 53 homicides politiquement démontrés, ou d’un mélange d’homicides idéologiques et de faits divers requalifiés. Dans les bases sérieuses, on attend au minimum, pour chaque entrée, une traçabilité des sources, un statut (allégation, enquête, jugement), une règle d’attribution idéologique explicite et, idéalement, un niveau de certitude. Sans cela, un chiffre ne doit pas être traité comme un verdict, mais comme une hypothèse dépendant d’un cadre de codage. Lorsque l’on regarde la liste fournie par LFI on voit que tout est confus. A partir de propos raciste ou que le criminel a voté à l’extrême droite on en déduit que c’est un crime d’ultra droite. On ne pas totalement blâmer LFI de faire de la démagogie car ils ne sont pas les seuls à le faire dans le débat public.
Le point de contexte institutionnel : le risque de biais n’est pas une accusation, c’est un principe de prudence
L’auteur Xavier Crettiez est professeur à Science Po Saint germain mais il est aussi membrede la Fondation Jean-Jaurès marquée au Parti Socialiste. Ce fait n’est pas en soi une preuve de partialité, mais il renforce une exigence de transparence : plus un sujet est politiquement inflammable, plus il faut pouvoir vérifier le protocole et le détail des cas, afin que l’autorité académique ne se transforme pas, dans l’espace public, en argument d’autorité non falsifiable. La Fondation Jean-Jaurès est identifiée comme une fondation proche de la gauche ; dans un débat qui porte précisément sur la comparaison entre violences de gauche et de droite, l’absence de documentation exhaustive nourrit mécaniquement le soupçon de biais, même si le travail est fait de bonne foi. La solution n’est pas l’anathème, c’est l’ouverture des méthodes.
Ce que montrerait une comparaison équitable : des morts politiques rares, des violences non létales fréquentes, et des formes différentes
Si l’on remet les choses à niveau, une lecture plus robuste consiste à dire ceci : les homicides explicitement politiques au sens strict restent rares en France ; la violence militante existe, mais elle est majoritairement non létale ; l’ultra-gauche se signale souvent par une violence de rue, des affrontements et des destructions ciblant des biens, des symboles et les forces de l’ordre, souvent justifiés par un discours de légitimation ; l’ultra-droite, elle, se signale davantage par des agressions, des intimidations, des actions ponctuelles, et parfois des passages à l’acte individuels. Dans ce cadre, la question “qui tue le plus” devient moins centrale que “qui organise quoi, avec quelle stratégie, sur quelles cibles, et avec quel degré de revendication”. C’est aussi ce qui permet d’éviter la manipulation : dès lors qu’on sépare terrorisme, violence idéologique démontrée et faits divers violents, on réduit considérablement l’espace où une statistique peut être instrumentalisée. Une chose est claire : la violence politique est théorisée à gauche. Plusieurs ouvrages ont eu un succès important : la violence qui vient publié par le Comité Invisible qui était l’auteur des attentats contre les lignes TGV ou encore Comment saboter un pipeline (titre original : How to Blow Up a Pipeline) d’Andreas Malm.
Une position neutre et rigoureuse n’est pas de dire “ces chiffres sont forcément faux”, ni de dire “ces chiffres sont forcément vrais”. Une position neutre et rigoureuse consiste à poser des conditions minimales de validité : publication du protocole de codage ; accès à la liste des cas ; traçabilité des sources ; règles identiques d’attribution idéologique pour toutes les mouvances ; distinction stricte entre mobile principal politique et contexte accessoire ; et, idéalement, niveau de certitude par cas. Tant que ces conditions ne sont pas remplies, transformer “53 contre 5” en conclusion politique ferme relève moins de la science que d’un usage médiatique de l’autorité académique. Et c’est précisément là que naît le risque démocratique: une statistique opaque, sur un sujet explosif, devient un instrument de désignation morale plutôt qu’un outil d’analyse. En fait, la violence politique en France est assez limitée (en dehors de la menace islamiste). il y a beaucoup d’affrontement entre groupes de différentes nature et des confrontations entre groupes d’ultra gauche et les forces de l’ordre mais pas d’organisation procédant à des meurtres ciblés. Les drames de Clément Méric et de Quentin Deranque sont révélateur de ce climat. Nous pouvons conclure que l’analyse que l’ultra droite tue plus que l’ultra gauche est absurde et repose sur une analyse tronquée à vocation politique.
