Sous la direction de Raphaël Rossignol, l’ouvrage La prédation économique en Afrique (publié chez VA Éditions) explore les mécanismes qui perpétuent la dépendance économique du continent et entravent son développement. Fruit du travail collectif d’étudiants de l’École de Guerre Économique (EGE), il décrypte les stratégies utilisées par des acteurs étrangers et locaux pour capter les richesses africaines. Dans cette interview, Raphaël Rossignol revient sur les principaux enjeux soulevés dans l’ouvrage : le rôle des élites locales, l’impact de la fuite des cerveaux et de la dette, ainsi que les leviers à actionner pour contrer cette dynamique.
Qu’est-ce qui distingue la prédation économique des autres formes de déséquilibres économiques internationaux ?
R.R. : La prédation économique se caractérise par une ambition de contrôle total, ayant pour but d’exproprier un pays de ses richesses et de le soumettre aux visées de l’acteur prédateur. À la différence d’autres disparités économiques, elle s’apparente à une approche voulue et planifiée. L’objectif est d’ôter au pays ciblé tout moyen de se redresser, en commençant par ses ressources naturelles, ensuite sa capacité à établir les prix et, finalement, ses atouts intellectuels (spécialistes, travailleurs qualifiés). Un État ainsi affaibli est incapable de moderniser son industrie, de renforcer son savoir-faire ou de tirer une plus grande part des profits générés. Ses moyens financiers sont réduits, le rendant dépendant des donateurs étrangers et de leurs exigences. Les contraintes du remboursement de la dette compromettent sa capacité à financer les politiques publiques, empêchant ainsi l’engagement de la population dans des initiatives économiques nationales. Ce mécanisme implique des intervenants étatiques, privés ou mixtes, qui cherchent à exercer une influence ou à acheter des personnalités clés au sein des cercles politiques, administratifs, industriels, associatifs et médiatiques des pays ciblés, dans le but d’affaiblir la résistance de leurs décideurs.
Comment définiriez-vous le rôle des élites locales dans ce système de prédation ?
R.R. : Les élites africaines évoluent dans un système économique complexe où se mêlent complicité, résistance et contraintes structurelles. Leur rôle dans la prédation des ressources ne se réduit pas à une simple division entre oppresseurs et opprimés. Ces acteurs locaux naviguent dans un contexte où leurs marges de manœuvre sont à la fois limitées et stratégiques. Certains s’engagent activement dans l’extraction prédatrice, en facilitant l’accès aux ressources pour des intérêts extérieurs et en s’enrichissant par des pratiques illégales en contrepartie d’une protection militaire, économique et diplomatique permettant de perpétuer leur exercice du pouvoir.
D’autres cherchent des moyens de négociation et de transformation, tentant de défendre des intérêts locaux dans un environnement géopolitique de grande dépendance. Cependant, leur capacité d’action est freinée par un ensemble de pressions : celles des puissances étrangères, les dynamiques régionales complexes, les influences religieuses et territoriales profondément enracinées, ou encore les tensions entre groupes sécessionnistes et forces centrales. Ces élites se retrouvent ainsi prises dans un jeu d’équilibres délicats, où la frontière entre complicité et résistance est parfois difficile à discerner.
Pourquoi la fuite des cerveaux représente-t-elle une forme cruciale de désarmement pour les économies africaines ?
R.R. : La conséquence directe de l’exode des talents est une diminution substantielle de l’aptitude des pays africains à moderniser leurs économies. Le départ de professionnels qualifiés conduit à la réduction du capital humain disponible localement, limitant les possibilités de développer des secteurs de pointe, d’innover et de progresser sur le plan technologique. Ce phénomène entraîne un engrenage, où les compétences cruciales à la modernisation économique sont transférées vers d’autres pays, créant un manque de ressources pour stimuler la croissance et l’innovation sur place. De surcroît, pour compenser ce manque, les pays concernés sont souvent contraints de faire appel à des expatriés, ce qui constitue un fardeau financier considérable. En 2004, le recrutement de cent mille étrangers qualifiés était estimé à un coût d’environ quatre milliards de dollars par an pour l’Afrique, en incluant salaires, avantages et frais d’intégration. Cette dépendance à la main-d’œuvre étrangère limite les opportunités d’emplois pour les ressortissants et freine le développement de compétences au sein de la population africaine.
Quels mécanismes rendent les pays africains dépendants des institutions financières internationales ?
R.R. : La prédation économique en Afrique provoque de graves problèmes financiers, notamment en raison de la corruption et de la fraude fiscale perpétrées par les multinationales étrangères. Un rapport de la CNUCED de 2020 révèle qu’entre 2000 et 2015, près de 836 milliards de dollars ont quitté illicitement le continent africain, ce qui équivaut à environ 4 % du PIB total des pays africains. De plus, l’évasion fiscale des multinationales en Afrique atteint 52 milliards de dollars par an. Ces manœuvres privent les pays africains de ressources financières cruciales, générant un déséquilibre financier et réduisant les fonds accessibles aux investissements publics. Par conséquent, les économies africaines deviennent dépendantes des prêts et des conditions imposées par les institutions financières internationales, telles que le FMI et la Banque mondiale. Les prêts et les conditionnalités imposées sont souvent assortis de politiques d’ajustement structurel qui définissent les réformes économiques et budgétaires à mettre en œuvre, réduisant ainsi la marge de manœuvre des pays. Ils sont alors obligés de recourir à des sociétés étrangères pour réaliser des projets d’infrastructures, ce qui peut aboutir à des contrats désavantageux, les privant de la propriété et du contrôle de ces infrastructures stratégiques.



