Le 30 juin 2025, la Commission européenne a officialisé un nouvel accord commercial avec l’Ukraine. Dans ce cadre, un quota d’importation de sucre ukrainien sans droits de douane a été fixé à cent mille tonnes par an. L’objectif affiché : soutenir l’économie ukrainienne en guerre. Mais cette décision, censée marier solidarité et stratégie, suscite un tollé croissant chez les producteurs européens, et en particulier chez les betteraviers français, durement frappés depuis 2022.
Un quota jugé déraisonnable par les producteurs
Le chiffre seul donne le ton : avant la guerre, le plafond autorisé n’excédait pas 20 070 tonnes de sucre. La multiplication par cinq du volume accessible à l’Ukraine a provoqué une onde de choc dans le secteur. Pour Guillaume Gandon, vice-président de la Confédération générale des planteurs de betteraves (CGB), « ce volume de 100 000 tonnes est l’équivalent de la production d’une sucrerie de l’Union européenne ». Il ajoute sur Terre-net.fr : « On a déjà fermé vingt sucreries dans l’UE depuis six ans, dont six en France ».
Cette décision n’est pas sans conséquence : les cours du sucre ont chuté en flèche, passant de 950 euros la tonne fin 2022 à 540 euros aujourd’hui. Ce plongeon asphyxie les exploitations, fragilise les emplois, et remet en cause l’avenir d’une production stratégique.
Des normes à deux vitesses
Au-delà du choc économique, c’est l’injustice réglementaire qui alimente l’exaspération. En Ukraine, les betteraves sont cultivées avec l’usage de 30 produits phytosanitaires interdits dans l’Union européenne. « Promettre un alignement des normes phytosanitaires en 2028 semble illusoire compte tenu de la situation en Ukraine », tranche encore Guillaume Gandon sur Terre-net.
Alors que les agriculteurs français doivent composer avec des restrictions croissantes – comme l’interdiction des néonicotinoïdes ayant causé des pertes massives dans l’Aisne –, leurs concurrents ukrainiens produisent à moindre coût et sans les mêmes contraintes. Le résultat : une distorsion de concurrence insoutenable.
Une ouverture qui profite aux géants, pas aux fermiers
Selon la CGB, la mesure européenne ne bénéficie pas aux exploitations familiales ukrainiennes mais à une dizaine d’agroholdings – ces conglomérats agricoles couvrant parfois jusqu’à 200 000 hectares – souvent détenus par des capitaux américains ou britanniques, d’après les information du Figaro. Loin d’un partenariat équitable, cette ouverture favorise donc une agriculture industrielle dérégulée, au détriment des petits producteurs européens.
La France perd sa première place sucrière
En 2023, l’Allemagne a détrôné la France comme premier producteur de sucre de betterave européen. Cette rétrogradation résume à elle seule les difficultés rencontrées par la filière française, confrontée à une baisse de 12 % des surfaces récoltées dès 2022 par rapport à la moyenne 2018-2021 (selon Valeurs Actuelles). Le symbole est fort : un secteur jadis champion en Europe bascule dans la régression.
Face à cette déferlante, la CGB exige désormais des mesures compensatoires : aides ciblées, régulation des volumes, soutien à l’investissement. Car la viabilité économique des exploitations familiales est en jeu. « Mettre en concurrence des structures de 140 hectares avec des exploitations de 200 000 hectares n’est pas durable », avertit Guillaume Gandon (sur Matot-Braine.fr). Sans rééquilibrage rapide, le risque est grand que la France perde définitivement un pan de son autonomie agro-industrielle.
Le sucre européen, victime d’une stratégie géopolitique ?
Derrière les chiffres se dessine une stratégie de fond. Pour Bruxelles, l’Ukraine est un partenaire à soutenir, tant sur le plan symbolique que géoéconomique. Mais cette solidarité à géométrie variable a un prix : celui de l’effondrement de filières entières, sacrifiées sans filet de sécurité. Les betteraviers, eux, paient déjà l’addition : en 2024, leurs revenus ont chuté de 18,6 % selon les comptes nationaux de l’agriculture, selon des informations de Valeurs Actuelles.

