Le fils d’un magnat de l’immobilier américain accusé d’avoir monté une escroquerie

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Supercar | journaldeleconomie.fr

Dans les collines de Beverly Hills, où le luxe se confond avec le décor, un rêve de pierre et de chrome avait commencé à prendre forme. Son nom : The Bunker. Un club secret, réservé aux ultra-riches, où l’on aurait pu partager l’amour des supercars, du vin millésimé et des cigares rares. Son fondateur : David Bren, 33 ans, fils du milliardaire californien Donald Bren, le magnat de l’immobilier que Forbesclasse parmi les hommes les plus fortunés d’Amérique, avec une fortune estimée à près de 19 milliards de dollars. Sur le papier, le projet avait tout d’un conte doré. Dans la réalité, il s’est révélé être un mirage.

Le rêve californien

Au tournant de 2020, alors que la pandémie fige la Californie, David Bren promet un espace d’exception : un club pour collectionneurs de voitures, présenté comme un club ultime. L’adhésion devait coûter 14 500 dollars par mois, mais garantissait – disait-il – des privilèges réservés à une élite : accès à une flotte de Ferrari, de Bugatti et de Porsche, dîners étoilés, vins d’exception et salons privés à Beverly Hills. 

Les documents d’investissement vantaient même un futur siège pour le club : l’hôtel Mr C’s Beverly Hills, qu’il prétendait vouloir acquérir pour 90 millions de dollars. Et pour asseoir la crédibilité du projet, Bren citait de prestigieux « membres fondateurs » : le milliardaire Mark Cuban, le créateur August Getty, le joueur NBA Kristaps Porziņģis et le fondateur d’Oracle, Larry Ellison. Mais derrière les promesses de marbre et de cuir, aucun chantier, aucune voiture, aucun club.

« Le Bunker n’existe pas. Il n’y a ni membres ni activités. L’entreprise est un mirage. »
— Extrait d’une plainte déposée à Los Angeles 

Le charmeur et ses investisseurs

Entre 2020 et 2022, David Bren joue sa grande scène. Costume italien, montre étincelante et assurance d’enfant du sérail, il arpente les restaurants feutrés de West Hollywood, dîne à Craigs ou au Soho House, serre des mains, promet des parts, dessine des avenirs.
Dans les salons privés où se croisent financiers, producteurs et influenceurs, il parle avec la fluidité de ceux qui ont grandi au contact du pouvoir : phrases ciselées, ton posé, regard direct. Tout, chez lui, semble calibré pour inspirer la confiance.

Il vante son projet, The Bunker, comme un concept inédit mêlant plaisir, exclusivité et rentabilité : un club automobile pour milliardaires, “une maison pour les moteurs et les hommes”, dit-il avec un sourire de publicitaire. Chaque rencontre est chorégraphiée : une bouteille de Dom Pérignon, quelques photos de supercars sur son téléphone, une présentation PowerPoint saturée d’images de Ferrari, de Bugatti, de Lamborghini, et des logos de Louis Vuitton ou Aston Martin. Il affirme avoir signé des accords de partenariat, évoque une collaboration avec Louis Vuitton, parle de “négociations avancées avec le groupe LVMH” et laisse entendre que son père, Donald Bren, l’un des magnats les plus respectés de Californie, soutient le projet “en coulisses”.

Dans un monde où le nom “Bren” ouvre toutes les portes, peu osent douter.
Certains voient en lui un jeune visionnaire, d’autres une étoile montante du luxe expérientiel. Et quand il cite ses “amis” de la Silicon Valley, ses liens supposés avec des investisseurs de Tesla ou Google Ventures, la crédulité fait le reste.

Parmi les convaincus, Nanxi Liu, entrepreneure de la tech à succès, se laisse séduire.
Le projet coche toutes les cases : innovation, prestige, rentabilité.
Elle consulte son mentor, Tony Chen, un investisseur charismatique de San José, lui-même fasciné par le concept. “C’est le Soho House des passionnés de voitures. C’est l’avenir du luxe,” lui aurait-il assuré, selon des témoignages cités par le Los Angeles Times. Liu investit 100 000 dollars. D’autres suivent. Le carnet d’adresses de Chen devient le principal vecteur de confiance de Bren, qui l’utilise comme relais auprès de fortunes californiennes et moyen-orientales. Pendant quelques mois, le mirage fonctionne : Bren organise des soirées sur fond de Formule 1, loue des villas à Malibu pour des “pré-lancements”, diffuse des vidéos promotionnelles où l’on voit des bolides rouler sur fond de coucher de soleil.
À première vue, tout semble réel.

Mais les mois passent, et rien ne se concrétise. Pas de locaux, pas de véhicules, pas d’équipe. Les investisseurs demandent des nouvelles, Bren répond avec aisance : retards logistiques, pandémie, changements d’actionnariat. Puis, le silence.

Tony Chen, rongé par la honte d’avoir entraîné ses proches dans l’aventure, entre dans une spirale dépressive. Selon le New York Post, il aurait tenté de relancer le projet, d’obtenir des explications, avant de s’effondrer sous le poids de la culpabilité. En 2022, il est retrouvé mort dans son garage, à San José.

Pendant ce temps, les plaintes s’accumulent. Deux investisseurs du Golfe, Elham Alsulaiman et Zainal Alireza, affirment avoir versé 1 million de dollars pour une future franchise du Bunker à Dubaï. Quand ils comprennent qu’ils ont été dupés, Bren tente d’apaiser la situation : il leur envoie un chèque de 500 000 dollars“à titre de remboursement”.
Le chèque sera refusé pour provision insuffisante.

D’autres investisseurs déposent plainte. Les jugements civils s’enchaînent et totalisent 2,6 millions de dollars de condamnations. Mais David Bren ne se présente jamais devant la justice. Aucun avocat ne le représente, aucun domicile n’est indiqué. L’homme qui promettait un empire du luxe a disparu, laissant derrière lui des ruines et des silences gênés dans les dîners de Beverly Hills.

Le père et le désaveu

Son père, Donald Bren, n’est pas un homme qui fait dans la demi mesure. À 93 ans, ce bâtisseur légendaire règne sur la Californie du Sud depuis son fief d’Irvine.
Lorsque la presse révèle l’affaire, un porte-parole publie un communiqué glaçant : « We do not have a personal or business relationship with this individual. »
(Nous n’avons aucune relation personnelle ou professionnelle avec cette personne.)
— New York Post

Douze mots, et tout est dit. Le roi de l’immobilier coupe les ponts avec son propre fils. Car si David Bren affirmait pouvoir “appeler son père à tout moment”, tout indique que Donald Bren ignorait totalement ses activités. Les proches du milliardaire évoquent un fils rebelle, élevé à distance, cherchant désespérément à exister hors de l’ombre paternelle.

Une enquête dans le vide

Les investisseurs lésés avaient placé leurs derniers espoirs dans une enquête fédérale susceptible d’éclaircir l’affaire. Des signalements ont bien été adressés au FBI et au LAPD, mais aucune charge pénale n’a pour l’instant été retenue contre David Bren.
L’enquête, si elle existe encore, avance à pas feutrés — perdue dans le dédale des juridictions civiles, des accords privés et des silences gênés.

Beaucoup de victimes refusent aujourd’hui d’en parler publiquement. Dans les cercles de Beverly Hills, où l’argent se conjugue avec l’orgueil, admettre qu’on a été dupé équivaut à une humiliation. Certains investisseurs, patrons de fonds ou entrepreneurs connus, craignent qu’un procès n’entache leur réputation plus encore que leur perte financière. Ils préfèrent donc effacer cette mésaventure, solder en privé leur crédulité et passer à autre chose.

Pendant ce temps, David Bren s’est littéralement évaporé. Son téléphone sonne dans le vide, ses adresses électroniques ont disparu, ses comptes sociaux ont été nettoyés comme une scène de crime.
Plus personne ne semble savoir où il vit, ni de quoi il subsiste. Certains anciens associés affirment qu’il aurait quitté la Californie pour l’Arizona ou Miami ; d’autres murmurent qu’il se cache à l’étranger, hébergé par un ami fortuné.
Mais à ce jour, rien ne le confirme.
Le fondateur du Bunker a fait de sa propre disparition le dernier acte d’une illusion parfaitement exécutée : celle d’un homme qui, après avoir vendu un rêve de luxe, s’est effacé dans son propre mensonge.

Un scénario digne d’Hollywood

L’histoire semble écrite pour le grand écran : des Ferrari luisantes sous les palmiers de Beverly Hills, des dîners mondains aux chandelles, des investisseurs séduits par le vernis du succès, et au centre du tableau, un jeune héritier persuadé qu’il peut recréer le monde à son image.
Mais derrière le rêve californien, The Bunker n’était qu’un décor — un mirage bâti sur le nom d’un père milliardaire et sur la fascination éternelle que suscitent le luxe et l’entre-soi.

Comme tant d’autres escroqueries qui ont jalonné l’histoire, celle de David Bren s’appuie sur un ressort simple : l’illusion du prestige.
On se souvient d’Elizabeth Holmes et de Theranos, cette promesse de révolution médicale qui s’est effondrée dans le mensonge ; ou encore de Billy McFarland, le créateur du Fyre Festival, qui avait vendu un paradis sur une île des Bahamas avant que la supercherie n’éclate sous les tentes détrempées des invités.
Dans un registre plus feutré, Bren reprend les mêmes codes : une idée brillante, des investisseurs conquis, des visuels léchés, des promesses d’exclusivité — et le vide derrière la façade.

Le schéma est toujours le même : la mise en scène d’un rêve auquel tout le monde veut croire.
L’arnaque fonctionne parce qu’elle flatte le désir, parce qu’elle s’habille des symboles de la réussite — ici, les supercars et les hôtels cinq étoiles plutôt que les start-ups ou les festivals.
Et comme chez les plus habiles illusionnistes, la clé du succès tient moins dans la fraude que dans le charisme du narrateur.
David Bren a vendu une histoire : celle d’un héritier rejeté, d’un visionnaire solitaire cherchant à se faire un nom dans un monde d’ombres. Il a joué son rôle à la perfection.

The Bunker devait incarner le luxe hédoniste et moderne, un refuge pour les puissants désireux d’appartenir à une caste nouvelle.
Il n’aura été qu’un énième mirage de la démesure californienne, une bulle de vanité éclatée sur le bitume de Beverly Hills.
Dans cette ville où tout se met en scène — des fortunes, des amours, des existences entières —, David Bren aura simplement poussé l’art de l’illusion jusqu’à sa limite : celle où le décor devient plus vrai que la vie, et où le mensonge finit par engloutir celui qui l’a imaginé.

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