Riches, retraités et la tentation de l’innocence : méditation sur la démocratie qui refuse de se regarder

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La responsabilité du peuple qui ne veut entendre que des bonnes nouvelles | journaldeleconomie.fr

Lorsqu’une démocratie se délite, ce n’est pas seulement l’État qui vacille : c’est l’ensemble du tissu moral d’une société qui cesse de supporter la vérité. Hannah Arendt disait qu’un peuple n’est jamais trompé contre son gré : il coopère à son propre aveuglement. Nietzsche rappelait que l’homme préfère accuser un faux coupable plutôt que de s’accuser lui-même. Et René Girard montrait que la désignation du bouc émissaire naît toujours d’une détresse collective qui cherche à rétablir, fût-ce par le mensonge, l’ordre symbolique. La France contemporaine illustre tragiquement ces trois lois : elle accuse les riches pour éviter le réel, elle culpabilise les retraités pour maintenir l’illusion, et elle s’épargne elle-même pour ne pas reconnaître que sa crise est autant politique que populaire.

La vérité comme charge intolérable et l’effacement du réel

Hannah Arendt parlait de « fuite hors de la réalité » pour désigner les moments où une société cesse de vouloir comprendre ce qui lui arrive. Le mensonge n’est alors plus une manipulation du pouvoir, mais un besoin du peuple. C’est précisément ce que l’on observe : la demande de vérité s’est effondrée, remplacée par la demande de protection émotionnelle. Nietzsche l’avait vu avec une lucidité intransigeante : « L’homme préfère vouloir le néant que ne rien vouloir du tout. » La France préfère croire à des récits moralisateurs plutôt qu’admettre ses contradictions économiques, démographiques, budgétaires. Accuser les riches, figures commodes du surplus et les retraités figures commodes de la rente, permet de préserver l’illusion que le problème vient d’ailleurs. Le peuple refuse d’entendre qu’il vit dans un modèle dont il ne veut ni financer le coût ni réduire l’ampleur. Arendt dirait que nous ne vivons plus dans un conflit entre le vrai et le faux, mais dans un conflit entre le réel et le narratif. Nietzsche ajouterait que ce narratif est devenu un anesthésiant collectif contre l’effort.

Le bouc émissaire comme architecture morale et la psychologie de la décharge

Pour René Girard, le bouc émissaire n’est pas seulement la victime désignée par le pouvoir : il est l’instrument par lequel la société se protège d’elle-même. Dans la France contemporaine, les riches et les retraités servent de médiateurs sacrificiels. Leur fonction n’est pas de résoudre la crise, mais de rendre la crise supportable psychiquement. Max Scheler, analysant le ressentiment, remarquait que les sociétés fatiguées n’accusent plus pour réparer, mais pour soulager. Le ressentiment devient un mécanisme d’économie morale : il permet à une population de transférer sa frustration sur des catégories extérieures à elle, de telle sorte qu’elle puisse se croire vertueuse dans sa propre inertie. Les politiques ne font ici que répondre à une demande : la demande d’être dédouané. Le peuple veut qu’on le rassure sur sa propre innocence. Il veut que l’on confirme ce que Scheler appelait « la majesté morale du faible », l’idée que celui qui souffre a toujours raison, indépendamment de sa part de responsabilité. Les riches deviennent des coupables parce qu’ils incarnent ce que la société ne veut plus assumer : la création, le risque, l’inégalité. Les retraités deviennent des coupables parce qu’ils incarnent ce que la société ne veut plus financer : la durée, la solidarité, la continuité.

La démocratie face à elle-même et le refus de l’effort collectif

Peter Sloterdijk a développé une idée essentielle : les sociétés modernes vivent dans un « climat d’exemption ». Chacun veut être protégé de tout ce qui contraint, discipline, oblige. La France est devenue un laboratoire de cette condition : un peuple qui réclame un État-Providence absolu tout en refusant le prix de cette absoluité. Les politiques suivent, non par opportunisme seulement, mais parce qu’ils savent que dire la vérité condamne électoralement. Tocqueville l’avait anticipé : la démocratie peut devenir un système où l’on flatte les désirs de la majorité au détriment de la lucidité collective. Le peuple français n’est pas simplement manipulé : il participe pleinement à la mécanique de désignation des coupables. En refusant d’admettre son rôle dans la crise, son appétence pour la dépense publique, son rejet de l’effort, sa dépendance à l’État, il valide la production de faux coupables. Riches aujourd’hui, retraités demain, immigrés après-demain ; le catalogue est infini, parce que le besoin de décharger la responsabilité collective est permanent. Ce que montre cette mécanique n’est donc pas la malignité du pouvoir, mais la fragilité du peuple. Une démocratie s’effondre lorsque chacun exige d’être innocent. La vérité politique la plus difficile à admettre est que la crise française n’est pas seulement institutionnelle : elle est civilisationnelle. C’est un peuple entier qui refuse d’être adulte.

1 réflexion au sujet de « Riches, retraités et la tentation de l’innocence : méditation sur la démocratie qui refuse de se regarder »

  1. J’ai 86 ans, je vis de ma retraite à mon domicile. Je ne suis pas douée en politique économique aussi je vais faire simple: je viens de lire votre réquisitoire contre les français, leur aveuglement devant notre situation, le manque total de culpabilité, le refus d’efforts, bref, tous vos reproches et ils sont très nombreux; on croirait entendre le maréchal Pétain quand il sigmatisait notre pays (mon premier souvenir d’enfant est la libération de Lyon, septembre 44, quand les allemands mitraillaient notre maison et toute la rue), je comprends votre point de vue, ne le partageant pas, je suis entourée d’une famille de bosseurs responsables, mais je voudrais connaître VOS SOLUTIONS, vraiment j’en suis très curieuse…. Cordialement.

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