Depuis l’annonce du “projet Chorus”, partenariat entre Renault et l’ETI Turgis & Gaillard, une idée reçue s’installe : le constructeur automobile se transformerait en acteur de la défense. En réalité, sous l’égide de la Direction Générale de l’Armement (DGA), le groupe ne modifie pas son ADN. Il met à profit son expertise du processus industriel pour répondre à une lacune critique de la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) française : sa capacité à produire en masse et à bas coût.
C’est une réponse inédite à une situation qui l’est tout autant. Alors que se matérialise “l’économie de guerre” prophétisée par Emmanuel Macron dès 2022, montée en charge à laquelle la BITD n’est en l’état pas capable de répondre, la DGA a demandé un soutien à un acteur civil. Pas pour créer un nouvel acteur de la BITD, mais pour partager des savoir-faire civils qui pourraient bénéficier aux acteurs militaires. C’est le cœur du partenariat rendu public le 20 janvier 2026 entre Renault et Turgis & Gaillard. Face au besoin de massifier la production, le modèle d’orfèvrerie de l’aéronautique de défense est inadapté. Renault, rodé à la pression concurrentielle et à la production de masse propre au secteur automobile, permet d’activer trois leviers : le design-to-manufacturing (concevoir pour produire vite), la standardisation et la gestion des coûts de série.
Un drone consommable plutôt que kamikaze
Concrètement, le projet Chorus porte sur le développement d’une Munition Télé-Opérée (MTO) de grande envergure — environ 10 mètres — capable de se déplacer sur plusieurs centaines de kilomètres. Conçu pour voler à 400 km/h, cet appareil mise sur une architecture simplifiée pour permettre un déploiement massif. L’objectif théorique de 600 unités par mois, réparties sur des chaînes secondaires au sein de deux des onze usines françaises du constructeur, illustre bien la nature de l’engagement : Renault ne se convertit pas, il optimise.
Ayant vocation à être détruit une fois sa charge libérée, cet appareil est-il pour autant un « drone kamikaze », selon l’expression relayée par une partie de la presse ? Historiquement, le sacrifice des pilotes kamikaze japonais en 1944 palliait les insuffisances d’une industrie incapable de produire des missiles et était, en tant que tel, le symptôme d’une forme d’impuissance technologique. La logique à l’œuvre au sein du projet Chorus est strictement inverse, puisque l’usage de drones sert précisément ici à éviter d’exposer la vie de leurs opérateurs grâce à des technologies de pointe. Parler de “drône kamikaze” à propos de ce drone tactique s’apparente donc à un abus de langage.
Du design to manufacturing pour produire vite, bien et en tirant le prix vers le bas
C’est sur l’idée d’une distinction stricte des compétences que le montage industriel prend tout son sens. Turgis & Gaillard conserve l’architecture de défense, l’intégration des systèmes de mission et la liaison de données. Renault assure la logistique et la fabrication lourde. Une force logistique dimensionnée pour la grande série qui manque cruellement à l’Europe de la défense. Selon les prévisions, l’usine ACI du Mans produirait la structure aéronautique, “coquille vide”, tandis que le site de Cléon, berceau des motorisations du groupe, fournirait une propulsion standardisée et fiable. Cette rationalisation industrielle permet d’abaisser drastiquement le coût unitaire, rendant le drone économiquement viable – une équation que peine encore à résoudre l’industrie de la défense.
Il convient toutefois de relativiser l’ampleur de cette « conversion » pour le constructeur. Avec un investissement initial de quelques dizaines de millions d’euros, loin du « milliard » que l’on a pu entendre, qui n’est qu’un horizon contractuel sur dix ans, et l’implication d’une centaine de volontaires sur un effectif de plusieurs milliers, l’opération reste marginale pour Renault – suffisant toutefois pour enthousiasmer les investisseurs, le titre Renault ayant bondi de 2,3 % à la Bourse de Paris le jour de l’annonce.
Changement d’échelle
En apportant la cadence de l’automobile, Renault lève un verrou, mais risque de déplacer la contrainte sur le reste de la chaîne. Toute la question est de savoir si Turgis & Gaillard et ses fournisseurs d’électronique réussiront à changer d’échelle pour produire capteurs et systèmes de guidage au même rythme que les châssis. Un risque pointé du doigt dès 2023 par le rapport parlementaire sur l’économie de guerre de Christophe Plassard. Prenant pour exemple la production d’obus, il montrait comment l’accélération de la forge des enveloppes a été neutralisée par les verrous de la chaîne chimique des poudres, dépendante de PME sous-traitantes. La fluidité du projet dépendra donc moins de la puissance de Renault que de la capacité des partenaires technologiques à s’adapter à l’échelle.
À ce stade, notons enfin qu’en dépit d’un écho médiatique important, le projet Chorus demeure une initiative test. L’objectif de 600 unités par mois constitue un point de départ, il ne suffira pas à garantir une autonomie stratégique globale. Pour que la France dispose d’une réelle capacité de production de masse, ce modèle de coopération entre un industriel civil et un expert de la défense devra être dupliqué. Pour Renault, ce projet constitue un double test : le constructeur devra prouver que le transfert de compétences civiles vers la défense est viable, mais aussi, dans un second temps, que ses innovations dans le domaine de la défense pourront profiter à ses futurs modèles de voitures. Tout un programme.

