Le 18 septembre prochain, le Palais du Grand Large de Saint-Malo accueillera le 4ᵉ colloque
national de Souveraine Tech, consacré à la résilience des infrastructures et technologies
critiques. Quelque 200 décideurs (militaires, industriels, opérateurs d’infrastructures vitales,
parlementaires, entrepreneurs de la deeptech) y sont attendus. Entretien avec son fondateur,
Bertrand Leblanc-Barbedienne.
Le Journal de l’Économie : La France débat encore d’une loi sur la résilience de ses
infrastructures critiques, quand ses voisins l’appliquent déjà. C’est le point de départ de
votre colloque ?
Bertrand Leblanc-Barbedienne : C’est un symptôme, en tout cas. La directive européenne sur la
résilience des entités critiques est entrée en vigueur début 2023. Le délai de transposition est
dépassé depuis l’automne 2024. Mi-2026, le texte français, qui transpose en même temps NIS2 et
DORA, est toujours en discussion au Parlement. Nous légiférons notre propre fragilité avec la
lenteur d’un pays qui se croit encore à l’abri. Mais je me méfie de l’indignation réglementaire :
elle est confortable. La vraie question n’est pas de savoir quand la loi sera promulguée, mais si
nous serons capables de tenir le jour où quelque chose cédera.
La conformité ne suffit donc pas ?
C’est précisément l’une des questions que nous mettrons sur la table, notamment avec le député
Philippe Latombe, qui suit NIS2 et CER au Parlement, et des praticiens qui vivent la conformité
de l’intérieur, dans la banque comme dans la santé. Une entreprise peut être parfaitement
conforme et parfaitement vulnérable. La conformité décrit un état ; la résilience décrit une
capacité. Cocher des cases ne fait pas tenir un système sous le choc. Cela ne veut pas dire que la
norme est inutile : cela veut dire qu’elle est un plancher, pas un plafond.
Vous parlez de « souveraineté opérationnelle ». Qu’entendez-vous par là ?
Nos éditions ont suivi une progression. Nous avons diagnostiqué nos dépendances stratégiques
en 2024 avec « Marchés et souveraineté », puis ravivé le lien Armée-Nation autour de
l’innovation en 2025. Cette année, nous franchissons une étape : il ne s’agit plus d’identifier les
vulnérabilités, tout le monde les connaît, mais de définir concrètement ce qui permet à la France
de continuer à œuvrer, à défendre ses intérêts et à protéger ses citoyens même sous contrainte ou
en crise majeure. C’est cela, la souveraineté opérationnelle. Une doctrine française de résilience
critique qui ne se limite pas au triste et hélas trop fameux « choix de ses dépendances »,
expression que je trouve d’ailleurs oxymorique, mais qui intègre la capacité de survie et de
rétablissement face à tous les chocs.
Concrètement, quels sujets seront abordés le 18 septembre ?
Toute la chaîne, du béton au symbolique. Les datacenters, avec une question que personne ne
pose : l’élément humain est-il le talon d’Achille ou l’ultime recours de ces sites ? On parle
beaucoup de redondance électrique, très peu des hommes et des femmes qui font tenir ces
infrastructures. Le calcul souverain, ensuite : quand l’intelligence artificielle devient elle-même
une infrastructure critique, où tournent les modèles, et qui peut couper le courant ? Le «
killswitch », précisément : que se passe-t-il le jour où un fournisseur extra-européen suspend un service dont dépendent nos administrations ou nos hôpitaux ? Nous parlerons aussi d’énergie, de
résilience économique, et, c’est moins attendu, de souveraineté alimentaire : l’assiette française
est-elle encore souveraine ? Une nation qui ne maîtrise ni son assiette ni ses électrons n’a pas
besoin d’ennemis.
Qui portera ces débats ?
Plus d’une vingtaine d’intervenants. La journée sera ouverte par Serge Boulanger, directeur de la
DEPSA au ministère de l’Intérieur : le regard de l’État sur la sécurité économique et les
partenariats de sécurité. Christian Sommade, délégué général du Haut Comité Français pour la
Résilience Nationale, posera le cadre doctrinal : la France a publié une stratégie nationale de
résilience, encore faut-il savoir si nous avons une stratégie de résilience nationale. La nuance
n’est pas mince, et il est l’homme en France qui la travaille depuis le plus longtemps. La journée
sera close par le vice-amiral d’escadre Marc-Antoine de Saint-Germain, avec une “ouverture sur
le large”.
Et votre invité d’honneur ?
Le colonel Peer de Jong, ancien aide de camp des présidents Mitterrand et Chirac, ancien chef de
corps du 3ᵉ RIMa. Il prononcera juste avant le déjeuner une conférence, dont seuls les hommes
de cette étoffe ont le secret. Nous lui avons donné carte blanche, certains qu’il assurera le cœur
battant de cette nouvelle édition.
Qu’appelez-vous les « infrastructures invisibles » ?
Sous les infrastructures visibles, il en existe deux que nul tableau de bord ne mesure, et qui
décident pourtant si le reste tiendra. La démographie : combien serons-nous, et qui, pour tenir la
ligne, entretenir les réseaux, défendre ce qui doit l’être ? Une nation qui ne transmet plus la vie
n’a bientôt plus d’avenir à protéger. Les familles sont les premiers fournisseurs de décideurs, et
peut-être aussi des héros. Et les valeurs : savons-nous encore ce à quoi nous tenons, ce que nous
refusons de céder, ce pour quoi il vaut la peine de résister ? Tout le monde ne cesse d’opposer
nos valeurs à celles des États-Unis, qui leur seraient diamétralement opposées. Au regard de nos
propres moeurs, il serait intéressant de discerner en quoi elles le sont effectivement. J’écris
depuis Saint-Malo. En août 1944, la ville fut détruite par les bombardement américains à plus de
quatre-vingts pour cent. Quelques années plus tard, elle se dressait de nouveau, pierre pour
pierre. Pas par miracle : parce que trois choses avaient survécu aux flammes, une volonté
politique, un savoir-faire technique, une mémoire collective. Les murs n’étaient pas l’actif
critique. L’actif critique, c’étaient les Hommes qui savaient les rebâtir, et qui voulaient le faire.
Souveraine Tech, c’est un colloque, mais c’est d’abord un média.
Un média fondé en 2020 pour assurer « la veille, la défense et l’illustration » de la souveraineté
technologique française : près d’une centaine d’entretiens de fond publiés, bientôt plus de 55 000
abonnés sur LinkedIn. Le colloque en est l’incarnation annuelle. J’aime à dire que Paris, c’est la
French Tech ; Lille c’est la cyber ; Saint-Malo, ce doit donc être la souveraineté. Et nous y tenons
à une chose : l’approche transpartisane. Depuis la première édition, placée sous le patronage du
ministre Jean-Noël Barrot, nous avons accueilli Arnaud Montebourg comme le général Watin-
Augouard, c’est dire l’amplitude du spectre. Notre seule boussole est la défense des intérêts stratégiques français, loin des épouvantails politiciens. Le jour où une infrastructure vitale cède,
elle cède pour tout le monde, n’est-ce pas ?
Les habitués parlent déjà de « la Souveraine Tech » comme d’un rendez-vous. Qu’est-ce
qui fait revenir 200 décideurs chaque année à Saint-Malo ?
Trois promesses : la haute tenue intellectuelle, un cadre unique, un moment chaleureux. Nous
avons voulu dès l’origine un « colloque d’action », où chaque intervenant doit répondre à la
question « comment, demain ? », mais aussi un lieu de commensalité. Le cocktail déjeunatoire se
tient dans la rotonde du Palais du Grand Large, face à la mer et au Fort National ; près de trois
heures de la journée sont dévolues aux échanges. Il s’y est constitué, édition après édition,
quelque chose qui ressemble à une communauté : des industriels, des officiers, des chercheurs,
des entrepreneurs qui ne se croiseraient nulle part ailleurs et qui repartent avec des projets
communs. C’est le côté affinitaire de « la Souveraine Tech » : on n’y assiste pas, on y appartient
un peu.
Un mot de conclusion pour les décideurs économiques qui vous lisent ?
Je m’oppose au pessimisme. Saint-Malo n’est pas la ville des plaintes, c’est celle des corsaires.
Surcouf n’attendait pas que la mer se calme ; il prenait le large quand elle se levait. La France
possède l’Histoire, les capitaux, les talents, les ingénieurs, les entreprises. Ce qui lui manque
parfois, c’est la conscience claire de ce qu’elle vaut, de ce qu’elle veut, et la volonté de ne le
brader à aucun prix. Nous n’avons pas l’ambition de simplement survivre aux chocs. Nous avons
celle de demeurer une nation qui décide d’elle-même, ce qui est infiniment plus exigeant, et plus
précieux. Rendez-vous le 18 septembre, face à la mer et sous le regard de Vauban.
4ᵉ colloque national de Souveraine Tech, « Résilience des infrastructures et technologies
critiques », vendredi 18 septembre 2026, Palais du Grand Large, Saint-Malo. Informations et
inscriptions : souveraine.tech


