Journal de l'économie

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De la guerre et de l’influence





Le 15 Novembre 2022, par Nicolas Lerègle


Depuis que la Russie a décidé de lancer, en février, une opération spéciale en Ukraine, les opérations de cyberterrorisme abondent en France, sans préjuger de ce qui se passe dans d’autres pays. Départements, hôpitaux ont été des cibles françaises récentes qui ont eu les honneurs des gros titres – il était, il est vrai, difficile de les masquer – mais ces arbres ne doivent pas cacher une forêt de centaines d’actions du même acabit qui sont menées et le plus souvent déjouées.



Cette mise en cybertension permanente est un stress-test de tous les instants qui doit permettre de prendre conscience de la fragilité et vulnérabilité de nos réseaux et infrastructures.

Les demandes de rançons qui accompagnent ces attaques sont, pour la plupart, les paravents visant à faire passer pour des actions criminelles et crapuleuses des menées le plus souvent étatiques à visées déstabilisatrices. La concordance entre l’augmentation exponentielle de ces actions et l’opération spéciale ukrainienne est bien entendu tout sauf une coïncidence, dans la plupart des cas les auteurs étant identifiés comme russes.

Au temps de guerre visible qui inonde nos écrans et nous permet de suivre en quasi directs bombardements et conquêtes territoriales, s’ajoute un temps de guerre invisible, qui se découvre après-coup, et dont les cibles sont des plus diversifiées. Sont autant concernés des gazoducs détériorés dans des conditions nécessitant des moyens étatiques militaires qu’un hôpital de la banlieue parisienne ou le département de la Seine-et-Marne.

Demain il serait tout à fait possible d’entraver l’alimentation en eau ou en électricité d’une ville, de provoquer des dysfonctionnements dans une centrale nucléaire ou un aéroport, notre dépendance aux réseaux informatiques a multiplié les possibilités de nuisance à notre encontre. Et réciproquement, la France n’étant pas en reste de potentialités en la matière même s’il y a encore beaucoup de chemin à parcourir.

La guerre invisible est aussi celle menée par des mercenaires tels que ceux du groupe Wagner. Invisible, car la presse n’est pas la bienvenue pour suivre les tribulations de ces hommes et leurs actions ne justifient pas une mise en lumière autre que politique devant les caméras du Kremlin. Le retour du mercenariat à ce niveau, à savoir celui d’un État, n’est pas sans rappeler, dans notre histoire, les Suisses du Roi de France ou autres troupes de supplétifs à la fidélité monnayée et donc parfois défaillante. C’est une pratique inquiétante, car elle échappe à toutes règles et conventions. En Ukraine comme en Afrique, la Russie a facilité le déploiement de cette armée privée, au sens propre agissant comme un exécuteur des basses œuvres, au mépris de toute humanité.  « S’il cesse de penser, chaque être humain peut agir en barbare » disait Hanna Arendt, force est de constater que nous ne sommes pas très loin de cette assertion. L’exécution à coup de masse d’un déserteur présumé et complaisamment diffusée sur les écrans en apporte une preuve cinglante.
 
Ce temps de guerre qui occupe, avec ses conséquences sociales et économiques, notre actualité se traduit aussi par une réflexion en profondeur concernant notre défense et les moyens qui y sont consacrés.
La course aux armements est passée d’un quantitatif à un qualitatif, et ce en quelques années. La France est à la traine de certaines innovations (missiles hypersoniques par exemple) tout en ne l’étant pas pour sa maitrise des opérations extérieures, des composantes de sa force nucléaire, son investissement dans la cyberdéfense et l’espace. La France n’est pas en reste non plus en termes de renseignement et d’observation, mais les moyens qui y sont consacrés sont en rapport avec ceux dont dispose le pays, à savoir modestes.

Dans ce contexte particulier, il était particulièrement intéressant d’entendre le président Macron, lors d’une visite à Toulon le 10 novembre dernier, de remettre au goût du jour la notion d’Influence comme composante d’une stratégie militaire pour les années à venir. Cette Influence à deux faces, militaire et civile, qui se complètent. Elle est, avec la veille et la sécurité économique, une composante de l’Intelligence économique qui permet à un pays de développer une stratégie de « soft Power » dont les exemples récents en provenance de la Corée du Sud (musique, série télévisée…) ont montré toute l’efficacité.

Elle permet aussi la mise en avant de compétences reconnues dans certains domaines (nucléaire, aéronautique, spatial…) autorisant alliances et partenariats, apportant ainsi une réponse à des coûts de recherche et développement de plus en plus élevés. Il sera intéressant de suivre les progrès de cette notion au cours des années à venir et, en particulier, si se constitue une Europe de la Défense, y compris au niveau de ses industries, seule à même d’exister face à la Chine, aux États-Unis.

On rappellera utilement que l’Influence permet de définir une ligne politique s’inscrivant dans le long terme et produisant ses effets dans la durée. Au XIXe siècle Napoléon III (trop souvent sous-estimé) avait engagé la France dans une politique de cette nature fondée sur l’art de vivre, la mode, le luxe qui avait essaimé à travers le monde, à la vitesse des nouveaux modes de transport de l’époque en l’occurrence les paquebots à vapeur et le train. Plus de 150 ans après Vuitton (1854), Cartier (1847), Hermès (1837), le Bon Marché… sont toujours là, avec tant d’autres qui en sont les héritiers, pour témoigner de la pertinence de cette politique d’État.
 


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