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Jour 10 – De la sécurité sanitaire à la sécurité globale ?





Le 7 Avril 2020, par Valentin Fontan-Moret

Jour après jour, tirer les leçons de la crise et mobiliser des ressources pour la dépasser. Tel est l’objet de ce Bréviaire de crise, aujourd’hui consacré à la question de la sécurité sanitaire et de son avenir : sera-t-elle le sujet stratégique principal du monde à venir ?


Jour 10 – De la sécurité sanitaire à la sécurité globale ?
 Le sujet de la sécurité sanitaire connaît, c’est l’évidence-même, un essor considérable. Or les carences en la matière s’avèrent béantes, en France comme dans de très nombreux pays du monde. Après la menace terroriste, qui a profondément marqué le début du millénaire, la menace biologique [1] démontre son incroyable pouvoir de nuisance en même temps que l’impréparation générale à une telle crise. Même les Etats-Unis d’Amérique, dont on a beaucoup dit que les services de renseignement avaient envisagé ce scénario dès 2009 [2] , s’avèrent quelque peu démunis. La filière de la sécurité sanitaire pourrait donc représenter une véritable opportunité économique et un enjeu de puissance évident pour les Etats.
 
Evaluer la menace
 
Comprendre, anticiper, prévenir ou au moins gérer les épidémies futures : telle serait la principale préoccupation d’une stratégie de sécurité sanitaire au lendemain de la crise actuelle. Il faut dire que l’épidémie de Covid-19 a surpris tout le monde. Car si l’on découvre régulièrement de nouveaux virus, de nouvelles bactéries, si des épidémies surgissent régulièrement ici ou là, aucune n’avait jusqu’alors conduit au confinement simultané de près de la moitié de l’humanité. La façon dont la menace biologique sera perçue demain est donc au  cœur d’un enjeu stratégique et économique non négligeable.
 
Doit-on considérer que cette épidémie n’est qu’un « cygne noir » qui ne pointera plus le bout de son bec avant un moment ? Dans ce cas, la sécurité sanitaire ne sera pas le sujet stratégique majeur de demain et, mis à part le renforcement de la résilience par l’accroissement des moyens de prévention des phénomènes épidémiques, les perspectives de ce que pourrait être une filière nouvelle resteront minces. Tout juste peut-on penser que quelques prestataires en sécurité et sûreté ou les fabricants d’équipements de protection (masques et autres) bénéficieront d’un climat favorable plus ou moins durable.
 
Mais compte tenu de l’ampleur de la crise actuelle et de son caractère parfaitement inédit, sans compter la menace d’un état de pandémie mondiale plus ou moins permanent ou du moins récurrent qu’elle laisse planer, il est probable que le sujet de la sécurité sanitaire représente un véritable enjeu. De l’évaluation de cette menace dépend donc des choix stratégiques considérables : il s’agit de bien cerner ce qui pourrait être la nouvelle donne mondiale et constituer le cœur des reconfigurations économiques, sociales et politiques à venir.
 
La sécurité sanitaire comme enjeu de souveraineté
 
Ne serait-ce que dans le doute, il est très probable que certains Etats fassent le choix de placer la lutte contre les menaces biologiques et la sécurité sanitaire parmi les priorités absolues pour les années à venir. En réalité, la production scientifique est déjà au cœur des enjeux stratégiques des grandes puissances mondiales, et depuis bien longtemps. Il n’empêche que se montrer capable d’absorber les déstabilisations causées par les phénomènes biologiques est un enjeu d’avenir. Produire la science la plus efficiente, anticiper au mieux les troubles, découvrir, produire les traitements, les moyens de protection et, pourquoi pas, être l’État vers qui les autres se tournent pour faire face à la menace sera certainement l’ambition des puissances qui souhaitent affermir leur position dans le monde de demain.
 
A cet égard, la Chine est certainement en bonne position. Or, si comme nous avons déjà eu l’occasion de le suggérer, la guerre devenait véritablement « hors limites » et le risque d’épidémie un risque structurant dans le monde contemporain, la souveraineté sanitaire serait un enjeu de survie des Etats. La production de connaissance scientifique sur les menaces biologiques pourrait être l’enjeu d’une nouvelle course à l’armement comparable à la course au nucléaire du siècle dernier. Si ce n’est pour créer des moyens offensifs (bioterrorisme), au moins pour cerner la menace et organiser une défense efficace.
 
Dans un tel contexte, une révolution culturelle devrait avoir lieu dans certaines communautés scientifiques, occidentales notamment. L’idéal d’une science désintéressée qui ne cherche que la vérité pour le bénéfice de l’humanité et qui ne connaît pas les frontières s’effondrerait. Les chercheurs deviendraient des soldats. Toute information scientifique étrangère devrait alors être regardée avec suspicion, comme une possible tentative d’intoxication. La « compétition internationale » entre les équipes de recherche apparaîtrait mieux que jamais comme un aspect essentiel de la guerre par tous les moyens entre les nations.
 
Sécurité globale
 
Ces conjectures laissent en réalité planer une menace de défiance mutuelle entre États et un risque de se trouver affaiblis par des moyens non conventionnels. Puisque c’est par la dimension sanitaire que le monde a, pour cette fois, été atteint, il est logique d’envisager que la sécurité sanitaire devienne un enjeu majeur et un élément moteur de l’économie des puissances les plus volontaires. Mais il ne faudrait pas penser que parce que la présente crise aura été sanitaire avant toute chose, la prochaine ne prendra pas une autre forme.

L’irruption de considérations sanitaires très immédiates et urgentes nous mène à reconsidérer notre stratégie de sécurité et notre résilience, c’est tant mieux. A condition que ce soit l’occasion d’adopter enfin une stratégie de sécurité globale telle qu’elle est aujourd’hui souhaitée par de nombreux acteurs de la sécurité. Car le climat actuel nous montre bien l’interconnexion des différents domaines de la sécurité et de la sûreté et l’implication totale de la société dans ces enjeux : entre guerre de l’information, sécurité des soignants et santé de la population, piraterie dans les aéroports, explosion de la criminalité d’opportunité… il apparaît clairement dans cette crise que la sécurité est un enjeu global.
 
Global signifiant que les questions de sécurité ne devraient pas rester l’affaire de « spécialistes de la sécurité », mais irriguer tous les domaines de la société dont l’économie, l’enseignement, la recherche, et impliquer la société civile dans une stratégie totale de protection contre les risques et menaces du monde contemporain.
 
[1] Que celle-ci soit d’origine malveillante, pourquoi pas terroriste, ou bien naturelle.
[2] Le scénario de la crise liée à l’épidémie actuelle ressemble en effet beaucoup à celui imaginé par les services de renseignement américains dans leur rapport de prospective de 2009, qui avait vocation à éclairer les décideurs politiques sur l’état du monde en 2025.



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