Journaliste franco-israélienne, Nathalie Nagar livre avec Les journalistes se cachent pour pleurer un récit bouleversant, écrit à vif dès les premières heures de l’attaque du 7 octobre. À la croisée du témoignage personnel, de l’engagement professionnel et de la mémoire familiale, elle interroge le rôle du journaliste en temps de guerre, la pudeur face à la douleur, et le besoin viscéral d’écrire pour faire trace.
Vous avez commencé à écrire dès les premières heures du 7 octobre. Qu’est-ce qui a déclenché ce besoin immédiat de mettre des mots sur ce que vous viviez ?
Nathalie NAGAR : Les mots ont toujours été la seule arme dont, en tant que journaliste, mais même en tant que personne, j’ai disposée. Cela a donc toujours été très naturel pour moi d’écrire, mais c’était surtout une façon de défier l’éphémère… les paroles qu’on peut dire en télévision, sur un plateau, s’envolent vite, alors que les écrits, eux, restent… une évidence quand on connaît l’amour de la lecture et de l’écriture pour celui qu’on appelle « le peuple du livre ».
Votre récit mêle journalisme, témoignage intime et mémoire familiale. Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre ces trois dimensions ?
NN : C’est la première fois que je me livre autant, je suis d’ordinaire plutôt pudique avec une case et une casquette pour chaque chose. Mais depuis le 7 octobre, tout est différent. J’avais le sentiment que pour expliquer mon journalisme, ma mission au quotidien, mon pays, il me fallait m’expliquer, me confier, sur ce terreau d’où je viens. La famille qui m’a bercée, entre ces accents d’Algérie et cette mémoire du genocide de la Shoah. Cette décision que j’ai prise de quitter la France que j’aime pour m’installer dans cet Israël qui m’a conquise et m’anime. Et je pense qu’il est là, l’équilibre. Dans ces influences variées, riches, parfois contraires mais à mes yeux complémentaires.
Le titre du livre — Les journalistes se cachent pour pleurer— évoque une fragilité souvent passée sous silence. Est-ce un manifeste pour une autre forme de journalisme ?
NN : Albert Londres parlait du journalisme comme de la mission de « porter la plume dans la plaie ». Je pense que le journalisme, c’est fondamentalement cela. Raconter ce que l’on voit de notre fenêtre sans prétendre raconter l’histoire dans son intégralité- ce qui est impossible. Mais raconter avec honnêteté, véracité, et surtout, en remettant en doute. Quand ma fille aînée était petite, elle avait eu une réflexion tellement intense, elle m’avait dit : « maman, en fait, ton métier, c’est juste de poser des questions? »… Juste, poser des questions. Oui, juste, mettre des grands points d’interrogation, tout faire passer par le filtre de notre réflexion.
Votre ouvrage est-il un acte de résistance personnelle ou un cri collectif ?
NN : Les deux, mon Général. Une résistance personnelle parce que ce pays où je vis depuis 18 ans, n’est pas celui que certains veulent décrire de façon binaire. C’est un pays pluriel, une mosaïque de religions, de croyances, de cultures, d’origines, qui malgré énormément de défis, arrive à construire un vivre-ensemble fantastique. C’est un pays coloré, c’est un pays ou l’on ne vit pas en noir et blanc. Et ma mission depuis que je me suis enamourée de cet endroit, c’est de le porter aux yeux du monde. De le faire parler dans toutes ses aspérités, même les plus désagréables. Mais c’était aussi un cri collectif. Sans amoindrir la détresse des civils Gazaouis, j’avais besoin de parler de la douleur des Israéliens pendant cette guerre, de ces massacres qui ont faire revivre certains moments qu’on croyait appartenir au passé, de ces partis pris insoutenables, de ces regards biaisés.

