Engrais : comment le Maroc est devenu un acteur central de la sécurité alimentaire africaine

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La crise du détroit d’Ormuz a rappelé une réalité souvent oubliée : la sécurité alimentaire ne se joue pas seulement dans les champs agricoles, mais bien en amont. Les engrais phosphatés dépendent notamment du soufre et de l’ammoniac, dont une part importante des flux mondiaux était liée au Golfe. Lorsque les approvisionnements se sont contractés, les prix ont flambé et les pays importateurs ont redécouvert que, derrière la géopolitique agricole, se joue d’abord celle des nutriments. Cette crise a aussi mis en lumière la centralité acquise par le Maroc et son champion national, le groupe OCP.

Pour l’Afrique notamment, les enjeux sont énromes. Dans une étude de référence consacrée à la concurrence sur les marchés africains, la Banque mondiale estimait qu’OCP représentait environ 42 % de l’approvisionnement du continent en engrais phosphatés. Le chiffre illustre une réalité structurelle : le Maroc occupe une place difficilement contournable dans une chaîne de valeur décisive pour la productivité agricole.

Du phosphate à la puissance industrielle

La singularité marocaine ne tient pourtant plus seulement à la géologie. Si le Royaume concentre environ 68 % des réserves mondiales identifiées de phosphate, c’est la transformation engagée depuis la fin des années 2000, sous l’impulsion du roi Mohammed VI, qui a changé l’échelle et la nature d’OCP. Le groupe a accru ses capacités de production, intégré sa logistique et entrepris de sécuriser ses dépendances critiques. Cette stratégie passe désormais par les énergies renouvelables, l’ammoniac vert et surtout l’eau. OCP a développé des capacités de dessalement qui couvrent ses besoins industriels tout en contribuant à l’alimentation en eau potable des veilles de El Jadida, Safi et du sud de Casablanca, soulageant d’autant des barrages et nappes soumis au stress hydrique. Mais la montée en puissance se lit aussi et surtout dans la diplomatie économique. Le 20 juin 2026, le ministre japonais de l’Agriculture, Norikazu Suzuki, s’est rendu au Maroc pour sécuriser l’approvisionnement japonais en phosphates. Les 24 et 25 août, le ministre d’État indien au Commerce et à l’Industrie, Jitin Prasada, a visité IMACID, la coentreprise d’OCP avec des partenaires indiens. Ce ballet ministériel traduit un changement de statut : l’engrais est redevenu un actif stratégique.

Quand le phosphate devient un actif stratégique

Les États-Unis en donnent l’illustration la plus emblématique. Le 30 juin, l’administration Trump a suspendu temporairement les droits de douane sur les engrais phosphatés marocains, sous la pression des tensions d’approvisionnement qui frappaient les agriculteurs américains. Quelques semaines plus tard, le 26 août, OCP North America et la coopérative agricole CHS annonçaient une coentreprise pour construire en Louisiane une usine pouvant produire de plus d’un million de tonnes d’engrais par an, représentant jusqu’à 450 millions de dollars d’investissement. Il s’agissait alors de la première nouvelle unité américaine de ce type depuis…1984.

Cette séquence résume le déplacement du centre de gravité d’OCP. Le groupe marocain ne vend plus seulement une ressource extraite au Maroc : il sécurise des chaînes d’approvisionnement, investit dans l’eau et l’énergie, noue des partenariats industriels et commence à produire au plus près de ses marchés. L’agence Reuters relevait dès mars que Washington cherchait explicitement de nouvelles sources d’engrais au Maroc, afin d’amortir pour les agriculteurs américains les perturbations liées à Ormuz.

Pour l’Afrique comme pour ses partenaires internationaux, la leçon est la même : la souveraineté ne consiste pas à tout produire chez soi, mais à maîtriser suffisamment les maillons critiques pour rester opérationnel lorsque les chaînes mondiales se grippent. C’est ce passage de la ressource à l’écosystème industriel qui constitue aujourd’hui la véritable force du modèle marocain.

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