Grandes écoles de commerce : de l’élitisme à la formation de masse

Publié le
Lecture : 8 min
Chatgpt Image 1 Avr. 2026 à 18 44 01
Crédit photo JDE | journaldeleconomie.fr

Pendant longtemps, le système français des écoles de commerce a fonctionné comme une mécanique élitaire presque parfaite. Quelques établissements (HEC, ESSEC, ESCP et EM Lyon), quelques centaines d’étudiants, une hiérarchie lisible, une sélection très homogène par la prépa et, à la sortie, un signal de qualité immédiatement compréhensible par les recruteurs. Ce modèle n’a pas disparu, mais il a changé de nature. Sous l’effet de l’internationalisation, des classements, de la montée en puissance de la recherche académique et de la nécessité de financer des corps professoraux beaucoup plus coûteux, les écoles ont massifié leurs recrutements, diversifié leurs voies d’accès et multiplié leurs diplômes. Le résultat est un système plus ouvert, plus international, beaucoup plus cher, mais aussi beaucoup moins lisible. Le diplôme de grande école ne signifie plus exactement la même chose qu’hier avec une masse considérable de diplômés.

Un ancien monde : celui d’une élite étroite, homogène et parfaitement identifiable

Pendant des décennies, le paysage français des écoles de commerce a reposé sur un équilibre simple. Au sommet, trois écoles parisiennes, HEC, l’ESSEC et l’ESCP, auxquelles s’ajoutait l’EM Lyon comme quatrième grand pôle de référence. Ce qu’il faut bien voir, c’est que ce système ne produisait pas seulement des diplômés ; il produisait un ordre social et professionnel extraordinairement lisible. Les promotions étaient relativement réduites, la voie d’accès principale passait par les classes préparatoires commerciales, elles-mêmes alimentées par les meilleurs élèves, et les concours classaient les candidats dans un ordre qui était à la fois scolaire, symbolique et professionnel. Le marché savait ce qu’il achetait, parce que l’école disait presque tout du niveau du candidat : capacité de travail élevé, intelligence vive, technicité mais aussi conformisme. Dans ce modèle ancien, la valeur du diplôme tenait moins à la marque seule qu’à la rareté et à l’homogénéité de ceux qui la portaient. Lorsqu’une entreprise recrutait un HEC, un ESSEC, un ESCP ou un EM Lyon, elle recrutait un profil déjà fortement calibré par deux filtres successifs : d’abord la sélection dans les meilleures prépas, ensuite la hiérarchie des concours. Le diplôme ne sanctionnait pas seulement une formation ; il certifiait une victoire dans une compétition nationale très codifiée. C’est ce qui faisait la force de ce système : il n’y avait pas besoin d’en dire beaucoup plus. Le nom de l’école valait presque radiographie du candidat. Il y avait un podium avec une médaille d’or, HEC, d’argent, l’ESSEC et de bronze l’ESCP. Ce monde ancien était également marqué par une certaine cohérence pédagogique. Les écoles de commerce françaises avaient certes une ambition intellectuelle, mais elles restaient encore très liées à l’entreprise, à la pratique, à l’enseignement appliqué. Le prestige de certains professeurs tenait autant à leur capacité à former qu’à leur capacité à transmettre des savoirs immédiatement utilisables. Des figures comme Jacques Lendrevie, co-auteur du Mercator, ont incarné cette tradition du grand manuel structurant, celui qui organise un champ, fixe un vocabulaire commun et forme des générations d’étudiants et de praticiens. De même, Pierre Vernimmen a laissé une empreinte considérable en finance d’entreprise, au point que son nom reste aujourd’hui encore une référence majeure dans le domaine et qu’HEC continue à l’honorer à travers un prix d’enseignement. Autrement dit, le prestige professoral était alors largement adossé à la pédagogie, à la transmission et à la production d’ouvrages de référence, plus qu’à la seule publication d’articles académiques.  C’est pourquoi il faut comprendre que l’ancien modèle n’était pas seulement élitiste ; il était stable. Il produisait peu de diplômés, mais des diplômés immédiatement situables, homogène et de très bon niveau. Il produisait peu d’écoles dominantes, mais des écoles dont la hiérarchie paraissait presque naturelle. Il produisait enfin des professeurs dont la réputation venait d’abord de leur influence pédagogique et intellectuelle sur le marché français. Cette France des écoles de commerce était un petit monde, mais un petit monde extraordinairement lisible. Les prix des écoles de commerce étaient alors très abordables.

Le choc des classements : quand les écoles de commerce française ont eu l’ambition de devenir des universitésinternationales

Le basculement s’est produit lorsque les écoles ont cessé de se mesurer seulement entre elles, dans un cadre français, pour entrer dans une compétition internationale. À partir des années 1990 puis surtout dans les années 2000, la question n’a plus été seulement de savoir qui dominait le concours des prépas ou le marché français des recruteurs, mais comment exister dans les classements mondiaux, obtenir les meilleures accréditations et paraître légitime face aux business schools internationales. À partir de là, le logiciel a changé. Les grands classements internationaux, notamment ceux du Financial Times, ont imposé d’autres critères de reconnaissance. La réputation d’une école ne dépend plus seulement de la qualité perçue de ses étudiants ou de ses liens avec les entreprises, mais aussi de variables beaucoup plus académiques : corps professoral permanent avec une parité hommes femmes, niveau international du recrutement des enseignants, production de recherche, publications dans des revues reconnues, capacité à exister dans un espace mondialisé de la formation au management. La méthodologie du Financial Times intègre explicitement des critères liés à la recherche ; pour certaines de ses méthodologies récentes, le “research rank” repose sur le nombre d’articles publiés par les professeurs permanents dans un ensemble de cinquante revues académiques et professionnelles reconnues. Ses méthodologies imposent aussi des seuils minimaux de professeurs permanents à temps plein. De leur côté, les écoles mettent désormais en avant leur statut de “research school”, ce qu’HEC affiche très clairement aujourd’hui. Cette évolution a eu des conséquences profondes, et souvent sous-estimées, sur la nature même des corps professoraux. L’école de commerce française ancienne pouvait vivre avec un mélange de bons enseignants, d’excellents praticiens, de consultants réputés, de professeurs très présents dans les médias ou dans l’édition professionnelle. La nouvelle école de commerce internationale, elle, a besoin de chercheurs visibles dans les revues académiques, titulaires de doctorats, recrutés sur un marché mondialisé, et capables d’alimenter les indicateurs qui comptent dans les accréditations et les classements. Cela ne signifie pas que l’enseignement ou les manuels aient disparu, ni que des ouvrages comme Mercator ou Finance d’entreprise n’aient plus de valeur ; cela signifie que, dans l’architecture de légitimité des écoles, ils ne sont plus au centre. Ce sont des publications de notoriété, terme méprisant dans l’univers de la recherche. Ce qui fait désormais monter une institution dans les comparaisons internationales, ce n’est plus d’abord le grand professeur français qui écrit le manuel de référence, c’est le professeur-chercheur capable de publier dans les bonnes revues et d’entrer dans la comptabilité mondiale de l’excellence académique. Revues que personne ne lit à part d’autres profs. Bref, un système qui s’auto alimente sans aucun impact en matière de diffusion de connaissance ou d’impact social. Enfin si car ce changement de paradigme a un coût massif. Recruter et stabiliser un corps professoral international permanent coûte beaucoup plus cher qu’entretenir un modèle davantage fondé sur des enseignants à forte notoriété professionnelle, des intervenants extérieurs et une tradition pédagogique plus souple. C’est ici que se trouve un point central, souvent mal compris : l’augmentation des frais de scolarité n’est pas seulement le produit d’une inflation de prestige ou d’une logique marketing ; elle est aussi la traduction financière d’une transformation structurelle du modèle académique. Pour payer des professeurs plus académiques, plus internationaux, plus rares et plus coûteux, les écoles ont dû augmenter leurs ressources. Elles l’ont fait en relevant les droits d’inscription, mais surtout en changeant d’échelle. En clair, elles ont grossi. Cette croissance n’a pas été un accident ; elle a été la condition même du nouveau modèle. Pour financer la recherche, attirer des faculty internationaux, ouvrir des campus, développer des services carrières mondialisés, créer des doubles diplômes et tenir leur rang dans l’arène internationale, les écoles ont augmenté la taille des promotions et multiplié les programmes. Le programme Grande École n’est plus seul ; à côté se sont déployés bachelors, admissions parallèles, MSc, masters spécialisés, doubles diplômes, recrutements internationaux et filières directes. Le basculement académique a donc produit un basculement démographique. En voulant devenir plus visibles dans le monde, les écoles françaises ont mécaniquement cessé d’être des machines à produire seulement une petite élite nationale.

La situation actuelle : excellence plus élitisme

C’est là que se situe le véritable changement de paradigme. Le vieux système produisait peu de diplômés, mais des champions. Le système actuel produit beaucoup plus de diplômés, souvent très bons, parfois excellents, mais aussi moyens, voire très moyens. Le diplôme de grande école reste un atout fort ; il n’est plus ce passeport quasi automatique vers une trajectoire prédéterminée car il est devenu banal avec des promotions PGE a plus de 1000 personnes. Si l’on ajoute les bachelors, Msc et MBA on est a pas loin de 2000 étudiants par ans. Si l’on prend les 4 premières écoles (Auxquelles il faudrait ajouter l’Edhec qui dépasse maintenant l’EM Lyon dans certains domaines) on est à 8000 étudiants par an à comparer avec les 800 d’hier. Là où l’ancien modèle reposait sur des promotions étroites issues presque exclusivement des concours, le modèle actuel agrège des flux beaucoup plus nombreux et beaucoup plus variés. La voie prépa, qui structurait autrefois l’identité même de ces écoles, n’est plus qu’une composante parmi d’autres. Les admissions sur titre se sont développées, les recrutements internationaux ont pris une place considérable, les doubles diplômes se sont multipliés, les MSc ont ajouté des volumes entiers de diplômés, et des institutions internationales comme Bocconi, IE, LSE, LBS, IESE, ESADE ou encore l’INSEAD avec ses programmes pré-expérience alimentent elles aussi le marché français en profils très compétitifs. On n’est plus face à une petite aristocratie scolaire de quelques centaines d’élèves par an, mais face à un vaste marché de l’excellence managériale, européen et mondialisé. Cette internationalisation de l’offre et la diversification des diplômes ont profondément modifié les conditions de la concurrence entre candidats. La rareté a disparu et l’homogénéité de la qualité des étudiants s’est dissoute. Les profils sont très disparates. Les modes de sélection des voies parallèles basés sur les TAGE MAGE et GMAT ne sélectionnent pas les meilleurs. Les écoles se donnent bonne conscience en montrant des taux de sélection. Pourtant certains de ses diplômés d’HEC ou d’autres écoles auront une carrière médiocre parce que pas au niveau. Autrefois, recruter un diplômé d’une grande école revenait souvent à recruter un type de trajectoire. Aujourd’hui, à l’intérieur même d’une marque prestigieuse, les parcours peuvent être extrêmement différents. Entre l’étudiant entré par prépa, celui qui arrive par admission parallèle, celui qui a suivi un double diplôme, celui qui a fait une partie de son cursus à l’étranger et celui qui sort d’un MSc international, l’étiquette commune ne dit plus tout. Elle dit encore quelque chose, bien sûr, mais beaucoup moins qu’avant. Le diplôme n’est plus un signal univoque ; il faut désormais lire la trajectoire, les stages, les spécialisations, les expériences, parfois même les contextes d’admission. Autrement dit, les recruteurs ne recrutent plus une école ; ils recrutent un parcours au sein d’une école. La troisième conséquence est que le classement lui-même a changé de sens. Dans l’ancien monde, le rang de l’école résumait assez fidèlement la hiérarchie des étudiants qu’elle accueillait. Dans le monde actuel, ce n’est plus aussi vrai. Non pas parce que les classements seraient devenus absurdes, mais parce qu’ils mesurent désormais une réalité institutionnelle beaucoup plus large : qualité académique, production scientifique, stratégie internationale, portefeuille de programmes, salaire des alumni, internationalisation, densité du faculty, réputation globale. Tout cela est important, mais tout cela ne se confond plus avec la vieille question française : “qui sont les meilleurs étudiants ?” Le classement d’une école renseigne davantage sur la puissance et la sophistication de son écosystème que sur l’uniformité de la qualité de chacun de ses diplômés. C’est pourquoi la situation actuelle appelle un diagnostic nuancé. Dire que le modèle ancien était meilleur en tout serait faux : il était plus fermé, plus socialement étroit, plus national, parfois moins académique au sens international du terme. Dire que le modèle nouveau serait une pure dégradation serait tout aussi faux : il a ouvert les écoles, élevé le niveau de recherche, internationalisé les carrières, enrichi les parcours et rendu les formations plus comparables à celles des grandes institutions mondiales. Mais il faut voir ce qu’il a détruit en même temps qu’il a construit : la lisibilité. Hier, le diplôme était rare, homogène et immédiatement interprétable. Aujourd’hui, il reste prestigieux, mais il doit être déchiffré.

Au fond, le changement de paradigme des écoles de commerce tient à cela : on est passé d’un système de sélection d’une petite élite nationale à un système de production industrielle à grande échelle d’étudiants de bonne qualité. Dans l’ancien monde, l’école distribuait presque à elle seule les positions. Dans le nouveau, elle n’offre plus qu’un avantage initial, parfois très puissant, mais qui doit être confirmé par le reste. Le diplôme demeure, la promesse a changé. Être diplômé d’une grande école ne signifie plus appartenir automatiquement à une caste rare ; cela signifie entrer dans un espace beaucoup plus vaste, plus concurrentiel, plus international et beaucoup moins lisible qu’autrefois. Ce qui est inquiétant en revanche c’est qu’un système inutile de recherche académique en gestion consomme autant de ressources financières supportées par les étudiants. Pour quoi cette affirmation ? Parce que la recherche devrait créer de la connaissance irriguant les entreprises et leur permettant d’être plus performantes. C’est l’inverse qui se produit : le monde professionnel irrigue l’académique qui conceptualise autour des pratiques pour d’autres chercheurs. La recherche académique en gestion est devenue uniquement un outil permettant d’avoir des bons points pour monter dans les classements. C’est cher le bon point et c’est absurde au regard de l’intérêt général car qui paye au final : les étudiants et les familles.

Laisser un commentaire

Share to...