ARTE s’est imposée depuis longtemps comme une référence du documentaire exigeant et rigoureux. Nombre de ses productions se distinguent par la qualité de leurs sources, la pluralité des points de vue et la solidité de leur construction intellectuelle. C’est précisément pour cette raison que le documentaire consacré au terrorisme d’ultradroite surprend par son militantisme et son absence d’objectivité. Car loin d’une enquête démonstrative, le film semble construit autour d’une thèse préalable, qu’il s’efforce ensuite d’illustrer à tout prix, quitte à forcer les faits. La diffusion s’inscrit dans un contexte lourd, marqué par la mort d’un jeune militant nationaliste lynché à Lyon par des antifas. Dès lors, ce reportage apparaît comme une tentative de justifier l’injustifiable en agitant le risque fasciste comme une menace majeure.
Une menace présentée comme majeure sans démonstration
Dès l’introduction, le documentaire affirme que le terrorisme d’ultradroite constituerait aujourd’hui l’une des principales menaces sécuritaires, voire une menace supérieure à d’autres formes de violence politique. Une voix off annonce de manière péremptoire que le terrorisme d’ultradroite est la menace juste après le terrorisme islamiste. Ah oui, mais pourquoi ? Parce qu’Arte le dit. On s’attend alors à une démonstration. J’étais le premier à me dire que j’allais apprendre quelque chose, car je n’avais jamais entendu parler en France d’un attentat sanglant de l’ultradroite. Pourtant, aucune démonstration ne suit, ni en termes de nombre d’attentats, ni de victimes, ni de réseaux opérationnels actifs. L’affirmation semble tenir lieu de point de départ idéologique plutôt que de conclusion analytique. Le documentaire évoque ensuite une hausse de 1600 % des faits liés à l’ultradroite. Présenté isolément, ce chiffre impressionne. Mais replacé dans son contexte, il change radicalement de signification : on passerait d’un nombre extrêmement faible de personnes détenues pour ces faits, une seule, à un total d’environ 17 individus, sur une population carcérale d’environ 60 000 détenus. L’augmentation relative paraît spectaculaire, mais la réalité absolue reste marginale. En omettant cette contextualisation, le film transforme une évolution statistique mineure en phénomène massif. Certes, 17, c’est toujours trop. Mais dans un pays de 70 millions d’habitants, on peut s’imaginer qu’il y a plus d’excités d’ultradroite prêts à en découdre. Eh bien non : le chiffre est ridiculement bas. Alors que du côté de l’ultragauche, on voit à chaque manifestation des militants former des masses compactes en tenue noire qui essayent de tuer des membres des forces de l’ordre en piégeant des barricades, comme à Notre-Dame-des-Landes, ou en lançant des cocktails Molotov pour brûler vifs policiers et gendarmes, on se dit qu’un reportage sur cette menace aurait été plus pertinent.
Des exemples choisis qui ne démontrent pas la thèse
Pour illustrer cette supposée menace structurée, le documentaire cite notamment la fusillade visant des Kurdes à Paris. Or cette affaire, bien que tragique, a été juridiquement qualifiée de crime raciste isolé. L’auteur, William Malet, ancien cheminot âgé de 69 ans, a reconnu un mobile raciste, mais l’enquête n’a établi ni réseau, ni appartenance politique structurée, ni stratégie terroriste. Même la justice n’a pas retenu la qualification d’attentat terroriste. Assimiler ce crime individuel à une dynamique organisée d’ultradroite relève donc d’une extrapolation tranchée par la justice. Être raciste ne signifie pas automatiquement appartenir à une mouvance politique structurée ; le racisme n’est pas l’apanage exclusif d’un camp idéologique. Le racisme existe à gauche comme à droite. Ces derniers temps, les sorties antisémites régulières de l’extrême gauche l’attestent. Les attaques de juifs dans la rue ne sont plus, sauf dans de rares cas, le fait de militants d’extrême droite, mais liées à la situation en Palestine. Ainsi, lors de la manifestation d’extrême droite d’hommage au jeune Quentin, un rabbin a été agressé. Les journalistes se sont jetés dessus pour dénoncer le retour du nazisme. Raté : il s’agissait d’une personne qui criait des insultes contre Israël, et l’agression était liée à la situation à Gaza. Le documentaire évoque également le meurtre de Djamel Bendjaballah. L’auteur avait certes des sympathies pour un groupuscule identitaire, et probablement raciste, mais l’acte lui-même s’inscrit d’abord dans un contexte passionnel : la victime était le nouveau compagnon de son ex-compagne. Réduire ce meurtre à de la violence politique revient à ignorer sa dimension première, qui relève du conflit privé. La motivation personnelle ne disparaît pas du simple fait qu’un individu possède des opinions radicales. Bref, les deux exemples donnés, censés prouver que la menace terroriste d’ultradroite est extrême, montrent l’inverse : les auteurs du reportage ne sont pas en mesure de trouver d’exemple concret pour illustrer leur propos.
Des experts orientés et un dispositif visuel anxiogène
Le film donne par ailleurs la parole à un certain Nicolas Lebourg, professeur des universités en sociologie, mais également associé à des structures intellectuelles marquées à gauche : ancien de Ras-l’front et proche de la Fondation Jean-Jaurès. Le spectateur se voit donc proposer un point de vue unique, présenté comme consensuel, par un profil censé détenir la science puisqu’il est professeur d’université. Sauf que ce monsieur, tout universitaire qu’il est, va d’affirmation en affirmation pour prouver le danger fasciste sans rien démontrer, si ce n’est ses propres croyances. En tout cas, pour la France, les violences d’ultradroite sont embryonnaires. Oui, il y a un milieu de militants violents de cette mouvance. Les différentes estimations sont de l’ordre de 800 personnes. Lorsqu’on regarde le défilé annuel du 4 mai (leur grand-messe) qui rassemble ces différents groupes, il y a moins de 1000 personnes, dont de nombreux étrangers. Bref, quelques excités qu’on retrouve plus dans les stades de foot qu’à déposer des bombes. Le documentaire cite aussi des projets d’attentats attribués à certains groupes, mais qui n’ont jamais abouti. Or évoquer des intentions avortées pour prouver l’existence d’une menace majeure revient à confondre potentiel et réalité. Dans toute société, les services de renseignement identifient régulièrement des projets violents sans que ceux-ci se traduisent par des actes. Construire une narration sécuritaire sur des hypothèses non réalisées revient à substituer la spéculation aux faits. Certes, il y a les cas des affaires Honneur et Nation (groupe de skinheads), celui de la Nouvelle OAS, ou encore le groupe des Barjols, qui ont été condamnés pour association de malfaiteurs en vue de commettre un acte terroriste. Mais aucun de ces groupes n’a mené la moindre action terroriste. Ils semblaient mal structurés et amateurs, mais ont fait peser malgré tout un risque. On est bien loin d’une menace majeure.
Une comparaison absente avec d’autres formes de violence politique
Ce qui frappe également, c’est l’absence de mise en perspective avec d’autres violences idéologiques. Les manifestations récentes ont montré l’existence d’une violence organisée issue de l’ultragauche, notamment dans les mouvements black-blocs, dans certaines actions antifascistes ou dans des zones de confrontation comme Notre-Dame-des-Landes, Bures ou encore à Sainte Soline. On y a observé cocktails Molotov, engins incendiaires, pièges, agressions ciblées contre les forces de l’ordre, faits pouvant relever de tentatives de meurtre. Lancer un engin incendiaire sur un individu est une tentative de le bruler vif. Des actes terroristes de l’ultragauche ont également eu lieu. On peut citer les incendies à répétition contre des gendarmeries du coté de Grenoble, des câbles internet ou TGV qui ont été sectionnés ou la pose d’une bombe pour tuer un ingénieur nucléaire le 13 février dernier ou encore en 2007 la pose d’une bombe incendiaire contre le bureau de Laurence Parisot lors des universités d’été du Medef. Sans nier la nécessité d’analyser les menaces d’ultradroite, on peut s’étonner qu’un documentaire prétendant hiérarchiser les risques ne procède à aucune comparaison systématique avec ces violences qui sont-elles bien documentées. Ce déséquilibre intervient dans un contexte où certains mouvements antifascistes sont critiqués pour leurs propres violences, notamment le meurtre du jeune Quentin. Le documentaire donne ainsi l’impression de s’inscrire dans une dynamique de rééquilibrage narratif : face à la critique de l’antifascisme radical, il s’agirait de rappeler l’existence d’une menace d’extrême droite pour en justifier la mobilisation. Cette lecture n’est peut-être pas l’intention des auteurs, mais elle correspond à l’effet produit. Le problème fondamental du film n’est donc pas son sujet, ni même son inquiétude face aux radicalités politiques, mais sa méthode. Il part d’une conclusion, l’existence d’une menace majeure d’ultradroite, puis assemble des éléments disparates pour la soutenir, sans jamais en démontrer rigoureusement la réalité opérationnelle. Or le rôle d’un documentaire d’enquête devrait être l’inverse : partir des faits pour construire une analyse, et non sélectionner les faits pour confirmer une thèse.
Arte mérite mieux que de faire du militantisme
Parce que la chaîne a habitué son public à des documentaires solides et nuancés, ce traitement apparaît d’autant plus décevant. Le sujet du terrorisme d’ultradroite mérite une analyse rigoureuse, fondée sur des données comparatives, des expertises contradictoires et des exemples incontestables. Si c’est une menace secondaire en France, il n’en demeure pas moins que des tentatives de structuration de groupes ont eu lieu. En l’état, le film donne plutôt le sentiment d’un plaidoyer que d’une enquête. Et lorsqu’un média réputé pour son sérieux donne l’impression de privilégier une narration militante, c’est sa crédibilité globale qui en souffre. Le danger n’est pas seulement de surestimer une menace, mais de fragiliser la confiance du public dans l’information. Car une analyse biaisée, même animée de bonnes intentions, finit toujours par desservir la compréhension du réel. Et c’est précisément ce que l’on attend d’ARTE : non pas confirmer des convictions, mais éclairer les faits. J’espère que la direction, Bruno Patino et Sylvie Stephan en tireront des conséquences car j’aime trop cette chaine pour la laisser sombrer dans la médiocrité militante.

