la ligne bleue (de la Place) des Vosges

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Oipclevier
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Un soir ayant souhaité emmener ma femme diner dans un restaurant que je fréquentais en un temps que les moins de vingt ans ne pouvaient pas connaitre, nous nous retrouvâmes place des Vosges. Je lui avais vanté les charmes du restaurant Coconas des années 90. Las, nous fûmes bien déçus car nous trouvâmes porte close. Après m’avoir fait remarquer que j’aurais pu mieux m’y prendre en réservant par exemple, nous décidâmes de faire le tour de la place pour trouver de quoi nous restaurer. Coconas nous fermait ses portes mais l’Ambroisie nous les ouvrit, une défection faisant notre bonheur.

Le repas fut suffisamment succulent pour m’inciter à la sortie à faire le tour de la place.

J’allumais alors le 898 Ramon Allones Dunhill seleccion 80 dont on m’avait fait l’offrande quelques jours auparavant. Réellement un module dense et odoriférant que je conseille à tout ceux qui veulent, pour un moment, donner du temps au temps. Tout cela pour dire que j’avais du temps devant moi, sentiment partagé par ma femme.

Nous étions au 9 de la Place, nous arrivâmes au 10. Là ce fut un choc en découvrant l’accrochage des œuvres de Robert Clevier. Était ce le vin du diner, l’armagnac du café ou les brumes du cigare je ne sais pas mais les tableaux me parlèrent. L’art abstrait l’a longtemps été pour moi, mais la lecture de la biographie de Nicolas de Stael (« le prince foudroyé » de Laurent Greilsamer) m’a permis de voir le piano d’un concertiste, des bateaux voguant ou des footballeurs jouant. L’incarnation saisissante du regretté Niels Arestrup dans la pièce « Rouge » de John Logan consacrée à Rothko m’avait décillé et tout à coup ce que je voyais comme des couleurs sans sens, se transformaient en une expression talentueuse, logique et réfléchie et s’inscrivait dans une continuité historique artistique. Les mots de Kessel parlant de Yves Klein avaient achevé de me faire comprendre ce qu’il y avait derrière les arrangements et performances et faisait de ce bleu une couleur fétiche et puissante comme l’ultranoir l’a été pour Soulages ou le vantablack de Kapoor.

Clairement Robert Clevier s’inscrit dans cette lignée. Le thème de l’exposition étant son ressenti du Cap-Ferret et du Bassin d’Arcachon. Tout y était, le bleu de la mer, le vert des pins parasols, le jaune du sable et de la dune. Il ne fallait pas fermer les yeux mais juste les plisser et se laisser aller. Des dégradés de couleurs témoignaient d’un soleil qui se couche, le jaune évoquait autant une plage de sable bordée par la mer et une frontière de pins, mais ce jaune glissant imperceptiblement d’une couleur à l’autre migrait vers le vert ou l’orange selon son exposition. Je découvris que Robert Clevier avait illustré un poème de Julien Green, l’auteur d’un inoubliable Moïra, intitulé « Dionysos ou la chasse aventureuse » témoignant que le plaisir du vin a toujours été dans son œuvre. Le vin justement était aussi de la partie. Et quel vin !

Proximité de l’Espagne peut-être mais le galeriste Saskia Gallery proposait un excellent PX que je découvris, un Alvear Pedro Ximenes…un vin d’une couleur de la dune du Pyla avec la douceur de vivre des bords du Bassin. Une pure merveille. Je connaissais le PX « classique » dont certains millésimes tutoient les cimes du plaisir dionysiaque mais pas l’Alvear de ce producteur qui mérite plus que le détour.  Le verre se vidait, je terminais mon cigare.

Rarement, dans mes billets, j’ai été en mesure d’associer le plaisir du cigare et du breuvage avec la peinture. Savourer un bon vin et un bon cigare en regardant une peinture ou une sculpture est souvent un plaisir très égoïste voire solitaire. Cette balade nocturne sous des arcades magiques m’a donné l’occasion d’unir en un moment le plaisir de tous mes sens sollicités. Si le Ramon Allones est bien connu des amateurs, je serai heureux si certains puissent avoir l’occasion de découvrir ce PX Alvear (voire le PX tout simplement).

Le cigare achevé, le verre bu, il était temps de rentrer, la place des Vosges de nouveau silencieuse agissant comme la preuve qu’un voyage dans le passé est toujours possible au présent. Et, pour être certain de vivre de nouveau de telles émotions je tendis les clefs de la voiture à mon épouse.

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