La séquence politique ouverte par la mort de Quentin Deranque à Lyon, dans laquelle plusieurs personnes liées à l’entourage de La France insoumise ont été mises en cause, dont un collaborateur parlementaire du député Raphaël Arnault, a marqué un tournant dans la communication de Jean-Luc Mélenchon. Confronté à une crise politique et médiatique, le leader insoumis a adopté une stratégie qui rappelle certains traits du trumpisme : contournement des médias traditionnels, construction d’un récit alternatif et légitimation d’une conflictualité radicale.
Une désintermédiation assumée
Le dernier épisode en date de cette stratégie est la conférence de presse organisée le lundi 23 février 2026, dans laquelle Jean-Luc Mélenchon a choisi d’inviter uniquement des médias numériques alternatifs, excluant une grande partie de la presse nationale. Plusieurs rédactions importantes n’ont pas été accréditées, tandis que des plateformes jugées plus favorables étaient présentes. Cette sélection a suscité de vives critiques. L’ONG Reporters sans frontières a estimé que permettre à un responsable politique de choisir les journalistes autorisés à couvrir un événement d’intérêt général constitue une atteinte au droit à l’information des citoyens. L’organisation rappelle qu’un responsable public ne peut restreindre l’accès à l’information au nom de préférences politiques ou éditoriales. Ce type de dispositif rappelle la stratégie de Donald Trump visant à court-circuiter les médias jugés hostiles. Mais contrairement au trumpisme, qui visait à élargir une base électorale contestataire, la démarche mélenchoniste semble davantage consolider un public déjà acquis plutôt que conquérir de nouveaux segments électoraux. Autant chez Trump le ras le bol du wokisme et le sentiment d’être trahi par l’État fédéral lui laissait un boulevard pour convaincre de nouveaux électeurs, autant pour Melenchon la stratégie de la radicalité désintermédiée risque au contraire de restreindre son électorat en faisant fuir les plus modérés n’assumant pas la responsabilité de la mort d’un jeune militant fusse il d’extrême droite.
Le récit politique : une interprétation militante du réel
La gestion discursive de la mort de Quentin illustre cette logique. Jean-Luc Mélenchon et ses soutiens ont proposé une lecture des événements structurée autour d’un affrontement global entre antifascisme et fascisme, lecture qui tend à relativiser la violence des groupes se revendiquant antifascistes tout en insistant sur un danger fasciste systémique. Cette stratégie rappelle le trumpisme dans sa construction d’un récit parallèle aux faits. Donald Trump produisait une interprétation politique des événements qui pouvait s’écarter fortement des données factuelles ; de manière analogue, la communication insoumise cherche à imposer une grille idéologique globale dans laquelle chaque événement devient une confirmation du conflit central qu’elle décrit. La différence majeure réside toutefois dans le contexte : Trump s’appuyait sur une défiance populaire massive envers les institutions fédérales, tandis que la stratégie mélenchoniste reste portée par un noyau militant et peine à devenir un récit majoritaire dans l’opinion. Ce d’autant plus que le lynchage peu glorieux d’un groupe tabassant un jeune garçon est injustifiable. De surcroit, le groupe Nemesis se distingue par du happening qui ressemble aux stratégies de la gauche et clairement le groupe auquel appartenait Quentin n’était pas venu pour affronter quiconque mais bien pour protéger les militantes. Les images montrent bien que ce sont les antifas qui viennent au contact et le profil de Quentin est celui d’un catholique traditionnaliste et pas celui d’un skinhead. Il en résulte que le récit de Melenchon ne peut convaincre que les convaincus. C’est donc une erreur d’appréciation que fait le leader de LFI de radicaliser encore davantage son mouvement sur une posture ressenti comme indécente au regard du drame.
La conflictualité politique comme principe de légitimation
Enfin, le troisième point commun tient au rapport à la conflictualité. Comme Trump invoquait une menace contre la démocratie américaine pour justifier une rhétorique radicale, Mélenchon mobilise l’idée d’un danger fasciste structurel pour expliquer la radicalité du combat politique et refuser toute remise en cause interne. Dans ce cadre, le soutien affiché à Raphaël Arnault et la défense constante des milieux antifascistes participent d’une logique où la confrontation devient un outil politique légitime face à une menace jugée existentielle. La violence n’est plus seulement un dérapage possible ; elle devient une méthode nécessaire et compréhensible face à un risque majeur. Les chiffres fantaisistes donnés sur le soi-disant péril fasciste censés démontrer une violence supérieure de la droite radicale ne résiste pas à une analyse factuelle. Melenchon n’a pas perçu que dans le cadre de l’affaire Quentin nous ne sommes pas dans une simple crise rhétorique. Le simple fait de brandir le récit traditionnel de l’agressé par un péril de chemises noires ne suffit pas. La mort d’un jeune militant politique est injustifiable. Cette affaire entachera à jamais LFI car le mouvement n’a pas su désamorcer la crise médiatique et pire l’amplifie avec ses outrances. Toutes les recherches en matière de communication de crise montrent que les organisations sont jugées sur deux aspects : la notion de responsabilité dans l’évènement et la manière de gérer la crise. Sur le premier point, les agresseurs sont directement reliés à LFI et sur le second vouloir salir la mémoire du jeune garçon décédé en le faisant passer pour un nazi apparaît comme se situant au-delà de l’indécence.
Cette logique constitue l’un des traits fondamentaux du populisme contemporain : substituer au débat démocratique une mise en scène permanente de l’affrontement, où l’adversaire est perçu comme une menace plutôt que comme un concurrent politique. Cependant, dans cette séquence Melenchon se trompe lourdement. Son objectif devrait être de garder une base électorale large et non de la recentrer sur les plus radicaux en ayant un discours anti-républicain. En agissant à la Trump Melenchon sabote durablement l’image d’un mouvement qui avait su rassembler à gauche. De manière plus générale, son approche soulève une question éthique : peut-on tout se permettre en politique ? La fin justifie-t-elle les moyens ? Peut-on salir la mémoire d’un jeune homme assez inoffensif pour obtenir un gain politique ?


