Le président Trump n’a pas inventé la guerre économique… mais il la reformate

Publié le
Lecture : 3 min
Donald Trump 1541036 1280
Le président Trump n’a pas inventé la guerre économique… mais il la reformate © journaldeleconomie.fr

Par Claude REVEL, Ancienne Déléguée interministérielle à l’intelligence économique

Il est piquant d’entendre les décideurs et les médias européens découvrir la guerre économique avec le président Trump.

En réalité nos alliés américains la pratiquent depuis toujours, et singulièrement depuis le président Clinton, démocrate, qui a structuré l’appareil d’État américain en ce sens. La question est de savoir si nos élites, aujourd’hui désarçonnées, la découvrent réellement ou si elles sont obligées de sortir du déni quasi psychanalytique dans lequel elles se réfugiaient jusqu’alors. Il était en effet troublant, voire déstabilisant, de se dire que les alliés et protecteurs de l’OTAN jouaient en fait des jeux économiques concurrentiels brutaux. Au moins l’arrivée de Donald leur a-t-elle dessillé les pupilles.

Il est vrai que la brutalité de ce dernier est nouvelle. Il est vrai aussi qu’il passe un cap en remettant tout simplement en cause un système bien installé depuis la grande mondialisation qui a suivi la chute du Mur de Berlin. Comme le dit Giuliano Da Empoli dans son dernier ouvrage, le côté borgien (de César Borgia) décomplexé du personnage augure de nouvelles relations internationales et un nouveau mode d’affirmation de la puissance économique de son pays. Autrement dit, les élites européennes découvrent la guerre économique dans une dimension qu’elle n’a jamais eue et sous une forme nouvelle par rapport à la littérature existante. Le coup est rude, très rude. Il s’agit d’une remise en cause brutale de leur système de pensée fondé sur un droit qu’elles croyaient établi pour toujours et dont ils pensaient qu’il était une supériorité européenne qui allait peu à peu essaimer partout. Et le président américain ne joue pas seul dans sa catégorie. Nos élites peuvent donc passer leur temps à critiquer le personnage, il n’empêche que si elles avaient depuis longtemps intégré les concepts de l’intelligence économique, elles seraient moins surprises et même plus aptes à répondre à de nouvelles formes.  

Dans l’esprit de nos dirigeants français et européens, les transgressions au droit du commerce international étaient réservées à la Chine, et c’était quasi normal puisqu’il s’agit d’un régime autoritaire. Toutes les condamnations se concentraient sur ce pays. Ils n’ont d’ailleurs pas vu le lent mouvement anti-occidental qui faisait chemin, avec la première formalisation de l’accord de coopération de Shanghai puis la structuration des BRICS. Qu’un dirigeant de régime démocratique prenne des mesures comme des droits de douane ou la suppression des aides au développement les sidère. Et pourtant, ils auraient pu tout autant s’émouvoir des lois et sanctions extraterritoriales mises en œuvre par les États-Unis depuis quarante ans (lois sur les embargos, utilisation des lois anticorruption à des fins concurrentielles, lois FISAA et Cloud Act permettant à l’administration d’avoir accès à toutes les informations étrangères, etc.). Ils auraient pu voir que les aides de l’USAID avaient aussi des motivations économiques et politiques (d’ailleurs leur suppression par le président Trump reste étrange, gageons qu’elles réapparaîtront sous une autre forme, peut-être plus ouvertement liées à des deals).  

Mais aujourd’hui il leur faut comprendre ce qui se passe pour pouvoir y répondre correctement. D’abord, le président Trump prend les mesures qu’il avait annoncées à son électorat. Nous sommes peu habitués à cela. Il faut donc scrupuleusement lire et écouter ce qu’il dit (comme pour le président Xi d’ailleurs). Ensuite, nous avons en France et en Europe les moyens juridiques de rétorquer (le Coercion Act par exemple, mais aussi des mesures touchant la commande publique). Également, nous replacer dans une vraie logique de négociation et de réciprocité, qui implique aussi des mesures de surprise (on n’apprend plus trop à négocier dans les écoles de management public). Nous pouvons aussi profiter de cette occasion pour resserrer des liens avec des pays ou continents un peu oubliés, mais à condition d’y restaurer notre crédibilité et toujours dans une logique de négociation et non de recours désespéré. Enfin, plus globalement, il nous faut rentrer dans une logique de coopétition, c’est-à-dire une combinaison de concurrence – y compris la plus rude – et de coopération quand cela sert nos intérêts, la guerre ad vitam aeternam n’est pas tenable. Mais pour tenir une telle posture, il faut être clairvoyant et anticipateur, ce qui impose définitivement le recours à l’intelligence économique et stratégique.

Laisser un commentaire

Share to...