Ommic et le coup d’arrêt à l’industrie française

Alors que la course aux semi-conducteurs mobilise des acteurs stratégiques et étatiques, le fleuron français Ommic a été l’objet d’une trahison menée par des dirigeants chinois et français. La vente de technologies et d’informations stratégiques à la Russie et la Chine laisse le goût amer d’un échec de la politique de protection industrielle française.

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Ommic et le coup d’arrêt à l’industrie française
Ommic et le coup d’arrêt à l’industrie française © journaldeleconomie.fr

Deux dirigeants français et deux dirigeants chinois ont été mis en examen pour la vente d’une technologie puissante et servant les intérêts de l’armée française aux Etats Chinois et Russes. Le procédé d’espionnage mis en place pour obtenir ces informations confidentielles est simple et a été celui de l’ingérence capitalistique. En effet, en 2018, l’homme d’affaires chinois Zhang Ruodan rachète 94% des parts du capital social de l’entreprise. L’investissement majoritaire s’est fait par l’intermédiaire du fonds d’investissement Financière Victoire, dont le dirigeant est Xiaoyan Wang. Le rôle de Xiaoyan Wang n’a pas été élucidé ni même évoqué.

Son poste de président confère alors naturellement à Zhang Ruodan un droit d’accès aux informations confidentielles détenues par l’entreprise et surtout un rôle de décisionnaire dans les orientations stratégiques de l’entreprise.   La deuxième étape de ce protocole d’espionnage industriel est le transfert physique des technologies et informations relatives produites par Ommic à la Russie et la Chine. Pour cela, la stratégie consiste à détourner les embargos commerciaux imposés par l’Occident à la Russie, depuis l’annexion de la Crimée, et à la Chine dans un contexte de guerre technologique. Des systèmes complexes de détournement ont été déployés, mais le principal qui a éveillé les soupçons de la DGSI a consisté à dissimuler la puissance des 844 semi-conducteurs qui étaient censées être exportés vers la Russie, mais qui ont été interceptés par la douane française en janvier 2021.
 
Pourquoi ce cas d’espionnage industriel est-il révélateur d’un échec à plusieurs facettes des politiques industrielles françaises ? En ce qui concerne les avantages économiques et industriels que procuraient les technologies produites par Ommic, les conséquences sont à redouter. Premièrement, rappelons les enjeux stratégiques qu’impliquent la production et l’exportation de semi-conducteurs.

Leur utilisation est indispensable à une grande majorité de dispositifs électroniques à usage civil et militaire, leur production mondiale étant réalisée à 50% par l’entreprise taiwanaise TSMC. Les Etats-Unis ont mis en place d’importantes mesures de restrictions concernant leurs exportations vers la Chine, pour éviter que celle-ci comble un retard technologique par des opérations de transferts de technologies. La Russie a également été placée sous embargo commercial depuis l’annexion de la Crimée 2014, et celui-ci a été renforcé depuis le début de la guerre en Ukraine. Or, la puissance des puces produites par Ommic est démultipliée par la maîtrise du nitrure de Gallium, un savoir-faire mis au service de l’armée française pour la construction de radars de chars. Le fleuron français perd là un avantage stratégique commercial, qui est d’autant plus important que les semi-conducteurs sont l’objet de convoitises exacerbées depuis près d’une dizaine d’années, tandis que l’armée française perd l’avantage d’une technologie militaire majeur qui est particulièrement adaptée à des cas de conflits d’ampleur mondiale. En ce qui concerne la politique industrielle française, ce secret industriel est garant de la souveraineté économique, qui est au cœur des objectifs de réindustrialisation française. Celle-ci a ici flanché, par faute de protection. Dans une quête de souveraineté, si chère aux yeux de Thierry Breton, l’effort de protection ne paraît pas moins nécessaire que celui du développement industriel.
 
En effet, la DGSI s’est emparé de l’affaire, mais certainement bien trop tard. Le premier fait qui a incité la Direction Général de la Sécurité Intérieure (CGSI) à se saisir de cette affaire avait été la saisie en 2021 par la douane française d’une cargaison à destination de clients chinois et russes. L’incompréhension peut planer autour de cette affaire, puisque l’homme d‘affaires Zhang Ruodan a construit la fortune qu’il a injectée dans le capital social de Ommic en développant les activités de Yifeng, une société basée à Chengdu en Chine. Cette entreprise produit des dispositifs électroniques de surveillance destinés à équiper des lieux publics chinois.

Les liens étroits que Yifeng et Zhang Ruodan entretiennent avec le Parti Communiste Chinois auraient donc pu susciter des soupçons dès le rachat d’Ommic en 2018 et la création du fonds d’investissement à transmission Financière Victoire. Par ailleurs, une simple mais tardive analyse financière des comptes de résultats du fleuron français aurait pu révéler plus tôt une collaboration avec des institutions russes et chinoises. En effet, de 2019 à 2022, les comptes de  l’entreprise montrent clairement une croissance de la part du marché chinois et russe dans le périmètre d’activités de l’entreprise, et une diminution du chiffre d’affaires à volume d’exportations constant indique un acte de générosité et donc de collaboration à l’égard des gouvernements russes et chinois. Lorsque l’on s’aperçoit que dès 2021, la DGSI a tenté d’écarter Zhang Ruodan de la direction de l’entreprise, mais que c’est en seulement en 2023 qu’une mise en examen est mise en place mais impossible car l’accusé est entre temps parti en Chine, il est possible de regretter un ralentissement juridique des moyens mis à la disposition de la DGSI.
 
Bibliographie :

  • L’affaire Ommic, l’illustration du contournement de l’embargo américain de la Chine par l’espionnage industriel, L’Ecole de guerre économique en novembre 2023
  • Ommic, histoire d’une trahison : un patron français accusé d’avoir livré des technologies sensibles aux Russes, Le Parisien en novembre 2023
  • Géoimage du CNES : nouveauté de l’automne 2021, Géoconfluences en décembre 2021
  • L’Etat tente d’évincer Zhang Ruodan des technologies à double usage tricolores, Intelligence Online en mars 2024
  • Financière Victoire, Pappers Entreprise
  • Deux dirigeants d’Ommic, fleuron français de puces électroniques, soupçonnés d’avoir livré de secrets industriels à la Chine, Le Monde en juillet 2023
  • Un patron français a livré des informations sensibles aux Chinois et aux Russes, Le Point en juillet 2023

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