Alors que l’Europe traverse une crise politique, économique et technologique sans précédent, Christophe Assens alerte sur les nouvelles formes de dépendance qui menacent la souveraineté française et européenne. Entre ingérences étrangères, fragilités numériques, dérives fédéralistes et confusion intellectuelle, il appelle à repenser notre autonomie en retrouvant la force des réseaux, la maîtrise de nos outils et la liberté de l’esprit. Un échange décisif pour comprendre les ressorts de la puissance et ceux du renoncement.
Votre livre paraît dans un contexte de crise du modèle européen et de fortes ingérences étrangères. En quoi votre réflexion sur la souveraineté répond-elle à une urgence actuelle ?
C. Assens : En pleine période de guerre économique, les grandes puissances mondiales sont complètement désinhibées pour « tordre le bras » aux pays européens, pour leur imposer une soumission ou une vassalisation. L’ingérence étrangère fait partie des stratégies employées pour fragiliser l’Europe dans deux directions : l’Europe Fédérale et l’Europe des Nations. L’Europe fédérale confisque progressivement la souveraineté nationale aux pays membres. Elle remplace la liberté de décider politiquement par l’harmonisation des règles administratives en considérant que le droit européen a la primauté sur le droit national. Dans ce contexte, les compétiteurs de l’Europe financent par des sociétés-écrans des ONG écologistes et des associations anti-capitalistes pour pousser l’Europe fédérale à réglementer davantage dans le domaine DEI (diversité, équité, inclusion) et dans le domaine du climat. Résultat, l’Europe est devenue numéro un mondial dans la défense des causes sociétales au détriment de l’économie. En Europe, la surcharge normative alourdit le coût du travail et les délais de conformité en dissuadant l’investissement industriel. L’Europe fédéraliste est confrontée à une crise économique sans précédent. Se détournant du modèle fédéraliste, les peuples essayent de défendre leur identité pour retrouver du sens dans l’Europe des Nations. La montée des partis nationalistes contribue à cette évolution. L’arrivée de Giorgia Meloni en Italie est un exemple de virage politique réussi sur le plan économique pour les Italiens : le chômage est passé de 7,8 % à 6 %, le déficit public à 3 % du PIB, l’excédent commercial à 55 milliards d’euros et les valeurs cotées à la bourse de Milan ont doublé. Néanmoins, l’Europe des Nations présente aussi ses limites. Si les grandes puissances étrangères financent les partis nationalistes européens, encouragent les candidats nationalistes en Europe à défendre leur pays au détriment de l’Europe, cela peut devenir un autre piège qui consiste à diviser pour mieux régner. En effet, si chaque pays européen négocie en tête à tête avec les États-Unis ou la Chine au gré de ses intérêts nationaux, il fragilise la force du réseau européen. Finalement, l’ingérence étrangère détourne l’Europe d’une réflexion sur la stratégie de réseau, visant à articuler la souveraineté nationale avec la coopération multinationale.
En attendant, l’Europe est en crise. L’Europe négocie des accords commerciaux, avec le reste du monde, à travers le modèle fédéral prôné par la Commission de Bruxelles. Dans ce cadre technocratique, la négociation tourne toujours à l’avantage des grandes puissances étrangères. La Chine signe des accords qui lui permettent de doubler en cinq ans le déficit commercial avec l’Europe. L’Europe laisse entrer des produits chinois à bas prix qui concurrencent de manière déloyale les produits fabriqués en Europe, notamment dans l’automobile, dont le coût est sans cesse alourdi par l’accumulation de taxes et de réglementations non transposées en Chine. En provenance de l’Indonésie, 80 % des produits exportés vers l’Europe sont exonérés de droits de douane. Aucune clause miroir n’est imposée dans les accords de libre-échange avec le Mercosur (Brésil, Paraguay, Uruguay, Argentine, Bolivie) créant une asymétrie de concurrence dans l’agriculture, par exemple. Enfin les États-Unis imposent à l’Europe 15 % de droits de douane sur les produits importés en obtenant 0 % de droits de douane sur les produits exportés, tout en négociant une « compensation d’achat » pour l’Europe de centaine de milliards de dollars d’armement et d’énergie pour l’industrie américaine. L’Europe est devenue « une passoire » dans le commerce international au risque de provoquer la disparition définitive de son industrie. Dans ces conditions, il est urgent de restaurer l’indépendance de l’Europe en renforçant la primauté de l’industrie européenne, en pratiquant le protectionnisme proportionnel et ciblé, en imposant des clauses miroirs, en alignant les normes socio-environnementales sur les compétiteurs mondiaux, en réduisant la dépendance extérieure énergétique, numérique, minière, militaire, géopolitique.
Vous reliez la préhistoire à l’ère de l’intelligence artificielle : qu’apporte cette perspective historique à la compréhension d’un sujet aussi actuel ?
C. Assens : Quel est le mode d’organisation universel dans l’histoire de l’humanité ? Il s’agit du réseau fondé sur une idée essentielle : le regroupement d’individus libres et solidaires pour nouer des coopérations dans un climat de confiance. À l’intérieur des frontières de la solidarité, chacun défend son intérêt propre tout en prenant en considération celui des autres. Ainsi, le réseau n’obéit ni à une logique du chacun pour soi, ni à une logique du chacun pour tous, mais à un savant équilibre entre l’égocentrisme et l’altruisme.
Depuis la préhistoire, les fondements de la vie en collectivité n’ont pas changé. Pour répondre au besoin d’exister, l’homme éprouve le besoin grégaire de bâtir avec ses semblables des villes, des associations, des collectivités locales, des territoires ou des nations. Aujourd’hui, ces constructions sociales se déroulent sous l’égide d’institutions officielles, orientant la politique pour décider de l’avenir de la société, structurant l’administration pour mettre en place les règles, régulant l’économie pour créer et répartir les richesses. Est-ce la fin des réseaux ?
Les réseaux n’ont jamais cessé d’exister en dépit du poids considérable des institutions. Les réseaux correspondent toujours à des espaces de liberté et de fraternité. Certains réseaux obéissent à des règles de fonctionnement tacite. D’autres réseaux ont adopté une forme plus institutionnelle à l’image des syndicats professionnels, des coopératives agricoles, des mutuelles de protection sociale, des associations corporatistes, des cercles philanthropiques, des clubs de citoyens, des communautés de consommateurs, des fondations familiales, etc. Plus l’incertitude est grande, et plus il s’agit de réduire cette incertitude en cultivant des liens de confiance pour obtenir une recommandation, une information privilégiée, pour être coopté sur le plan professionnel. Face au caractère abstrait et parfois déshumanisé des institutions, les réseaux incarnent alors l’organisation à taille humaine par excellence, une société en miniature au sein de laquelle chacun se sent considéré dans le regard des autres.
Dans ces conditions, l’Intelligence artificielle ne remet pas en cause le besoin de reconnaissance sociale dans les réseaux. Au contraire, elle exploite les données qui transitent dans les réseaux de communication et de socialisation pour améliorer ses prédictions statistiques. L’Intelligence artificielle demeure un outil qui ne remplace pas le besoin de construire la confiance pour avancer dans un monde rempli d’incertitudes.
À travers votre analyse des réseaux, on perçoit à la fois une inquiétude et un espoir. Les outils numériques peuvent-ils, selon vous, redevenir des leviers de souveraineté plutôt que de dépendance ?
C. Assens : Les outils numériques peuvent devenir un levier de souveraineté et non de dépendance à condition de posséder une technologie souveraine.
Les entreprises et les administrations françaises sont exposées en première ligne au risque de cybersécurité, soit à la criminalité en col blanc pour extorquer des fonds, soit à l’ingérence étrangère pour porter atteinte à la souveraineté de la France, en s’attaquant aux secteurs supports (et donc stratégiques) de l’économie nationale : l’énergie, la santé, les infrastructures, les télécommunications, le secteur financier, etc. Dans ce domaine, l’activisme des pirates informatiques pour défendre des « causes nobles » sur le plan humanitaire, masque généralement des opérations d’ingérence étrangère pour déstabiliser le pays. Dans ce domaine, la cybersécurité est le reflet de la rivalité de puissance entre États.
Comment se prémunir du risque en cybersécurité ? Aucune mesure n’est efficace si la technologie utilisée est dépendante d’un fournisseur américain pour le stockage de données. Dans cette éventualité, la société est exposée à l’extraterritorialité du droit américain qui autorise la surveillance et la captation de données, à travers le Cloud Act. Promulgué en 2018 par Donald Trump, le Cloud Act autorise en effet à fouiller dans les données hébergées dans les serveurs d’autres pays, au nom de la protection de la sécurité nationale américaine. Cela permet de surveiller et de sanctionner à distance les compétiteurs de l’Amérique, dont la France. Avec le retour au pouvoir de Donald Trump en 2024, cette menace se confirme. À travers la dépendance technologique américaine, il n’y a plus besoin de corrompre la sécurité informatique par une cyberattaque pour accéder aux données confidentielles se situant en France. L’utilisation de l’outil numérique est alors contraire aux exigences de la souveraineté nationale. Ce n’est pas irrémédiable. En France, la Défense nationale possède des solutions techniques indépendantes. Il faudrait généraliser cette solution souveraine au tissu des administrations et des entreprises françaises, au lieu d’autoriser le fournisseur américain Microsoft à héberger les données de santé des Français… pour réduire les coûts.
Vous écrivez que « la première des souverainetés est celle de l’esprit ». La France est-elle aujourd’hui menacée aussi sur le plan intellectuel ?
C. Assens : Penser librement en nourrissant l’esprit de références culturelles, historiques, de savoirs scientifiques est une exigence fondamentale dans un pays démocratique comme la France, où la matière grise est la seule richesse. Cette richesse, il faut l’entretenir et la développer dès le plus jeune âge, par l’écriture, par la lecture, en mettant à distance les écrans au début des apprentissages fondamentaux. La France est-elle menacée sur le plan intellectuel ? Dans son ouvrage aux éditions de l’observatoire « pourquoi les intellectuels se trompent » Samuel Fitoussi nous fournit une grille de lecture intéressante. Il nous explique que deux forces s’affrontent dans le raisonnement des intellectuels français : le souci de la vérité et l’espoir d’être bien vu parmi ses pairs. Parmi les intellectuels français, dont la sensibilité est majoritairement anti-capitaliste, le conformisme social l’emporte, servant alors de porte d’entrée à de la propagande. Le journaliste d’investigation iranien spécialiste du Moyen-Orient, Emmanuel Razavi, explique dans un livre intitulé « la pieuvre de Téhéran » aux éditions du Cerf comment les services secrets iraniens instrumentalisent le conflit israélo-palestinien pour défendre leurs intérêts géopolitiques en se servant de la France. Les services secrets iraniens infiltrent le milieu des intellectuels français animés par l’anticolonialisme en Palestine. Cette mouvance antisioniste est récupérée par les services iraniens qui accompagnent les intellectuels français dans leur propagande, en participant aux manifestations parisiennes, en finançant des associations humanitaires, en utilisant les réseaux sociaux pour étendre le narratif sur Internet, etc. À travers cette action clandestine, il s’agit de modifier la position officielle de la France à l’égard de la Palestine aux Nations Unies, en isolant progressivement Israël du concert des nations.
À travers cet exemple, on comprend qu’il n’y a pas de souveraineté de la France sans liberté de penser. Toute forme d’ingérence étrangère qui instrumentalise le travail intellectuel est à combattre. Pour cela, il faut que le souci de la vérité l’emporte sur le désir de plaire, comme l’évoque Samuel Fitoussi.
Votre livre mêle économie, géopolitique et philosophie tout en restant clair et accessible. Comment parvenez-vous à concilier exigence intellectuelle et lisibilité ?
C. Assens : Je n’utilise pas l’Intelligence artificielle. Je ne cède pas à la mode ambiante du « prêt à penser ». Je prends le risque d’utiliser mon cerveau, d’activer mes neurones, de réfléchir par moi-même.
L’écriture d’un livre est alors un exercice très utile pour nourrir la réflexion, à une époque où il faut réhabiliter le débat d’idées en démocratie. Le livre a pour vocation de stimuler l’esprit critique du lecteur : en évitant le prisme des réseaux sociaux où le conformisme ambiant pousse à une réflexion paresseuse ; en évitant le filtre des médias qui ne relatent plus les faits, mais imposent des jugements de valeur en fonction d’une idéologie partisane ; en évitant l’écueil de l’intelligence artificielle qui travestit la réalité pour respecter un cahier des charges technique et commercial.
L’ambition du livre est démesurée, car elle consiste à rivaliser avec l’attractivité des images, à lutter contre l’illusion du savoir procurée par l’IA, et à naviguer à contre-courant de la pression sociale qui vise à remplacer la raison par les émotions.


