Peu connue du grand public, la fonction de POLAD — conseiller politique auprès du commandement militaire — est pourtant cruciale dans les opérations extérieures. Bérangère Rouppert l’a exercée au sein de la force Barkhane, en plein cœur du Sahel. À la croisée du politique, du militaire et du diplomatique, elle raconte dans POLAD (Valeurs Ajoutées Éditions) les dilemmes stratégiques, les jeux d’influence et les choix humains qui jalonnent une guerre asymétrique. Un témoignage rare, engagé, qui éclaire de l’intérieur les arcanes d’une opération devenue symbole de la présence française en Afrique.
Qu’est-ce qu’un POLAD et pourquoi cette fonction vous a-t-elle tant attirée ?
Le POLAD est un conseiller politique, il est membre du groupe de commandement normalement, mais en réalité cela dépend de la place que veut bien lui accorder le chef. Il n’y a pas de doctrine sur l’emploi des POLAD d’ailleurs et chaque pays a sa propre politique en la matière notamment en matière de statut ou de profil.
Le POLAD conseille le chef et est l’un des acteurs contribuant à la prise se décision.
Il s’assure ait que les plans opérationnels soient en adéquation avec les directives politiques et stratégiques du reste de l’équipe France et des autres acteurs internationaux et évidemment nationaux sur le théâtre : le POLAD mène donc un travail étroit avec l’état-major et avec ses homologues dans les autres opérations, mais également avec d’autres contacts qui font potentiellement partie de son réseau.
Le POLAD contribue à anticiper les conséquences d’une décision/d’une opération et donc à l’évaluation de la pertinence de telle ou telle option militaire.
Il veille également à maintenir le réseau avec l’ensemble des acteurs pour performer dans les analyses grâce à son réseau.
Je fais partie de ceux qui pensent que ne peuvent être polad que des experts de zone. Pour ma part, c’est lorsque j’ai rencontré la première POLAD de Serval (l’opération lancée en janvier 2012 au Mali) et qu’elle m’a parlé de son travail que j’ai su que je voulais faire cela et j’ai commencé à travailler de manière à devenir la meilleure possible pour occuper cette fonction.
Vous avez souligné l’importance des rapports avec les acteurs internationaux et locaux. À quel point ces relations ont-elles pesé dans vos décisions ?
Les discussions avec l’ensemble des acteurs sur le terrain permettent d’avoir une vision à 360° de l’environnement dans lequel la force évolue. Elles permettent de « se mettre à la place de » et de prendre en compte les perceptions des autres et donc de sortir de son prisme « barkhanien ». C’est très important, car la guerre se gagne non pas sur ce qui est, mais sur ce qui est perçu, et un manque de concertation peut rapidement entraîner des crispations et être instrumentalisé par des acteurs mal intentionnés.
Barkhane était une opération militaire, mais aussi politique. Quels étaient les dilemmes les plus complexes à gérer sur ce plan ?
Une opération militaire est toujours la conséquence d’une décision politique, ratifiée ensuite par le Parlement.
Elle avait un aspect particulier à plus d’un titre :
— La France est intervenue parce que les pays le lui ont demandé. Donc tout ce qui a été fait devait l’être avant d’être entrepris en coordination et donc avec l’aval des autorités politico-militaires dudit pays. Il en allait de même pour les convois logistiques qui devaient traverser des pays ne faisant pas partie de la zone d’opérations.
— Ensuite la France c’est une équipe : il y a ce qui relève du militaire et ce qui relève du politico-diplomatique. La voix de la France à l’étranger c’est celle des ambassadeurs. Or, si l’on avait avec Barkhane un général qui avait autorité sur les forces militaires de l’opération déployées dans les 5 pays, il a fallu attendre l’été 2017 pour avoir la nomination d’un ambassadeur français représentant spécial pour le Sahel… placé sous l’autorité du ministre des Affaires étrangères donc avec même rang que ses homologues et non autorité sur eux ; le placer sous l’autorité du Premier ministre lui aurait sans doute donné plus de poids. Comme dans tout collectif, il y a parfois des divergences de vue en fonction des appréciations de situation de chacun. Il faut composer en interne et avec les personnalités de chacun également.
— Enfin, la France n’était pas seule au Sahel : il y avait d’autres acteurs internationaux d’importance qui étaient de véritables soutiens opérationnels sur le terrain et avec lesquels Barkhane se coordonnait, notamment la mission des Nations unies au Mali (Minusma), la mission européenne au Mali (EUTM Mali) sans oublier les pays européens volontaires au sein de Takuba : or, la France n’impose pas ses vues à ses partenaires. Même si elle a pu s’avérer leader dans certaines opérations, chaque organisation avait son mandat, ses propres objectifs et ses « no go » qui nécessitaient d’être pris en compte, de même que les autres acteurs devaient prendre en compte les mandats de la force Barkhane.
Que retenez-vous de l’évolution de la posture française au Sahel entre votre arrivée et votre départ ?
Les mandats donnés aux deux COMANFOR (général commandant de la force Barkhane) que j’ai eu l’honneur de servir n’ont pas été les mêmes ; les acteurs de l’équipe France, pour certains, ont changé aussi ; les méthodes de coordination ont évolué en équipe France parce que les personnes ont changé. Si j’ai pu constater que certaines positions adoubées et encouragées par le politique lors de ma première année ont été écartées lors de mon second mandat d’un an, ce qui n’est pas sans conséquence pour les perceptions des acteurs de terrain autres que l équipe France – il faut le répéter, car cela est insuffisamment pris en compte lors des décisions politiques et peut renvoyer une image d’inconstance et de navigation à vue en matière de politique étrangère –, d’autres positions ont été affermies grâce à l’arrivée de fortes personnalités à certains postes avec des équipes dynamiques qui ont permis une coordination efficace et rapide avec la force et d’obtenir des « quick wins » permettant de balayer les accusations infondées de « force d’occupation » et de renvoyer l’image d’une force présente pour permettre le retour des forces de sécurité et des acteurs du développement, agissant donc au profit de la population. Parfois les bénéfices n’étaient pas visibles à l’échelle nationale du Mali, mais à l’échelle (micro-) locale cela avait un réel impact sur la vie des populations et la gratitude était présente.

