Quand l’intelligence artificielle devient une arme géopolitique
L’intelligence artificielle est souvent présentée comme un progrès neutre. Une technologie. Un simple outil d’optimisation. C’est précisément cette illusion que démonte France : une souveraineté sous influence ? Car dans le monde réel, l’IA n’est jamais neutre. Elle est produite, entraînée, hébergée, normée. Et donc, nécessairement, contrôlée. Derrière chaque algorithme se cache une architecture de pouvoir. Derrière chaque modèle, une chaîne de dépendances industrielles, juridiques et géopolitiques. L’IA n’est pas seulement une innovation technologique : elle est devenue un instrument de projection de puissance.
La fin du mythe technologique
Croire que l’IA serait un simple outil revient à répéter l’erreur commise avec Internet, puis avec les réseaux sociaux. À chaque fois, la promesse fut la même : plus de rationalité, plus de fluidité, plus de démocratie. À chaque fois, le résultat fut inverse : concentration du pouvoir, captation des données, asymétrie stratégique. Christophe Assens montre que l’IA pousse cette logique plus loin encore. Là où les réseaux sociaux façonnaient l’opinion, l’IA façonne désormais ladécision. Elle n’influence plus seulement ce que nous pensons ; elle structure ce que nous voyons, ce que nous hiérarchisons, ce que nous jugeons pertinent. Dans ce contexte, parler de neutralité technologique n’est pas une erreur d’analyse. C’est une faute stratégique.
Une bataille de souveraineté totale
La force du livre tient à la clarté de son diagnostic : la bataille de l’IA est une bataille de souveraineté globale.
- Souveraineté des données : sans maîtrise des données, il n’y a pas d’intelligence autonome.
- Souveraineté des infrastructures : cloud, calcul, semi-conducteurs conditionnent toute capacité d’action.
- Souveraineté des standards : normes techniques et cadres éthiques traduisent toujours une vision du monde.
- Souveraineté cognitive : la plus invisible, mais la plus décisive.
Lorsque les outils qui assistent la décision publique, la recherche ou l’éducation reposent sur des modèles conçus ailleurs, ce sont des logiques étrangères qui s’installent au cœur même de l’action collective.
L’Europe, puissance réglementaire sans puissance technologique
Face à cette recomposition du rapport de force mondial, le contraste est frappant. Les États-Unis et la Chine investissent massivement dans des écosystèmes intégrés, associant recherche, industrie, défense et puissance publique. L’Europe, elle, régule. Elle encadre. Elle moralise. Assens résume la situation avec une formule implacable : l’Europe régule ce qu’elle ne maîtrise pas. Elle édicte des règles sur des technologies qu’elle ne produit pas, sur des plateformes qu’elle ne contrôle pas. Cette approche crée une illusion de souveraineté juridique, tout en entérinant une dépendance stratégique croissante.
Une dépendance devenue structurelle
Les conséquences sont déjà visibles. Administrations, entreprises et universités françaises utilisent quotidiennement des outils d’IA conçus ailleurs, entraînés sur des corpus étrangers, soumis à des cadres juridiques extraterritoriaux. Ces outils s’imposent par leur efficacité apparente. Mais cette efficacité a un prix : elle installe une dépendance cognitive. Les catégories de pensée, les biais et les hiérarchies implicites des modèles deviennent progressivement les nôtres. L’IA s’intègre sans débat, sans friction, jusqu’à devenir « objective » par habitude.
L’influence la plus efficace est toujours celle qui ne se voit pas.
