Alors que de nombreuses entreprises reviennent, quitte à mécontenter leurs employés, sur les largesses accordées depuis la crise sanitaire en termes de télétravail, le secteur de l’audit est à la croisée des chemins, entre retour forcé au bureau chez certains, comme Deloitte, et promotion, chez EY, du « SmartWorking ».
Le télétravail, stop ou encore ? À en croire les directions de certains des plus grands groupes mondiaux, la messe semble dite ; et la période de relative souplesse post-Covid définitivement révolue. En 2024, Amazon annonçait ainsi à ses 300 000 salariés dans le monde qu’ils devaient dorénavant être présents en chair et en os sur leur lieu de travail, et ce quotidiennement. En France, l’éditeur de jeux vidéos Ubisoft a fait de même, imposant à ses collaborateurs de travailler au moins trois jours par semaine en présentiel.
Les entreprises pionnières du télétravail, comme Stellantis, n’échappent pas à ce mouvement de retour en arrière. Alors que le constructeur automobile avait introduit le travail à distance dès 2014, soit bien avant la crise sanitaire, sa direction a annoncé en avril dernier son intention de « passer progressivement à un modèle de travail sur site au cours des prochains mois ». Objectifs revendiqués : « renforcer l’alignement, le travail d’équipe et l’engagement » des collaborateurs. Évident dans certains secteurs, cet arbitrage télétravail-présentiel reste cependant plus délicat dans d’autres.
PwC, Deloitte : ces cabinets d’audit qui encouragent le retour au bureau
Ainsi de certains métiers de services, comme celui de l’audit, qui parce qu’ils privilégient la transmission et la proximité client se doivent de résoudre une équation plus épineuse. Deux visions s’opposent ici, sans que l’une ne prévale sur l’autre. Certains cabinets d’audit assument ainsi le choix d’une présence minimale garantie : c’est le cas, au Royaume-Uni, de PwC UK, qui en septembre 2024 a prévenu ses auditeurs qu’ils seraient contrôlés afin de s’assurer qu’ils ne télétravaillent pas plus de deux jours par semaine.
Moins de télétravail, c’est aussi le choix de la branche américaine de Deloitte, qui a instauré courant 2025 un système d’ « incentive » en fonction de l’assiduité de ses spécialistes fiscaux au bureau : « le fait d’être présent au bureau ou chez un client sera désormais pris en compte dans vos évaluations de performance », a précisé le cabinet, qui vise « une collaboration en personne deux ou trois jours par semaine ». Quel que soit le cabinet d’audit concerné, les arguments avancés sont les mêmes : maintien de la qualité de la formation pour les juniors, transmission de l’esprit critique, renforcement de la cohésion d’équipe, etc.
Et ceux qui misent, comme EY, sur le « SmartWorking »
Mais ce retour au monde pré-Covid ne séduit pas tout le monde, loin s’en faut. Conscients des bénéfices inhérents au télétravail, d’autres cabinets d’audit réputés misent au contraire sur le « SmartWorking » : une approche popularisée pendant la pandémie, qui réinvente l’organisation du travail en s’appuyant, notamment, sur l’autonomie des collaborateurs, les nouveaux outils technologiques et l’optimisation des process. Plus holistique que la seule promotion du travail à distance, cette philosophie se propose de repenser les modes de travail pour répondre aux enjeux actuels et futurs.
Au croisement des technologies, de la flexibilité et de l’efficience, cette approche est pleinement revendiquée par un autre grand nom de l’audit, EY, qui fait le pari d’accorder une totale liberté d’organisation à ses collaborateurs. Le choix du lieu de travail est ainsi dicté par leurs missions et les besoins de leurs clients, plutôt qu’en fonction d’une règle préalablement établie. Le SmartWorking, « mode de travail flexible » selon Catherine Desclaux, DRH d’EY en France, qui « permet de travailler avec souplesse et autonomie entre le site client, le bureau ou (le) domicile, en fonction des besoins du client, de l’équipe et de la mission » explique EY, pour qui « l’objectif est de favoriser l’efficacité et l’atteinte des objectifs en autonomie ».
Ainsi, miser sur la liberté et l’autonomie de ses collaborateurs semble être une décision alignée avec les impératifs des cabinets d’audit, au sein desquels le travail s’étend souvent sur des horaires élargis et fonctionne par cycles, alternant temps forts et temps plus « faibles ». Ce choix répond aussi aux attentes des employés – tous secteurs confondus –, qui demeurent dans leur immense majorité très attachés au télétravail et sont même, d’après l’Observatoire du télétravail, plus d’un sur deux à se déclarer prêt à démissionner si cette possibilité leur était enlevée. Jouer sur cette variable peut donc être, pour des cabinets d’audit en compétition permanente pour les talents, un moyen de recruter et fidéliser leurs collaborateurs.
Le retour au bureau, consécration ou échec du collectif ?
Deux visions du travail semblent donc s’opposer dans le monde de l’audit : l’une, misant sur la confiance et l’autonomie pour attirer et fidéliser, l’autre tentant au contraire d’opérer un retour au présentiel pour renforcer la cohésion. Observé aux quatre coins de la planète, ce mouvement de retour au bureau et les réticences qu’il soulève chez les salariés ne sont, cependant, pas sans poser question : comme s’interroge le professeur de management Laurent Taskin, n’assisterait-on pas, sous couvert d’un « retour au collectif », à « la manifestation d’un échec, celui (…) d’un management qui (a) asphyxié les communautés de travail » ?

