Deux journées de paralysie s’annoncent dans les studios et les fréquences. L’audiovisuel public se met à l’arrêt, sans que le spectateur ne saisisse tout à fait les lignes de tension qui se jouent derrière les micros et les caméras.
France 2, France Inter, l’Ina… Les écrans et les ondes pourraient bien changer de tonalité. Musique à la place des journaux, messages de grévistes plutôt que reportages : pendant deux jours, l’info publique entre en résistance.
Une grève de l’audiovisuel public à double détente
Le mot grève s’impose dans le paysage médiatique dès ce lundi 31 mars 2025, avec une mobilisation conjointe qui durera jusqu’au mardi 1ᵉʳ avril. Dans une rare unité, tous les syndicats de France Télévisions ont déposé un préavis commun, tandis que la CGT de Radio France a choisi de synchroniser son appel à la grève avec celui du groupe télévisuel. Des arrêts de travail sont également indiqués à l’Institut national de l’audiovisuel (Ina) et à France Médias Monde. Un front syndical large, à la mesure d’un rejet tout aussi massif.
Le mot d’ordre : dénoncer un « projet dangereux », celui de la création d’une holding baptisée France Médias, prévue pour chapeauter les différentes entités publiques. Le projet, porté par la ministre de la Culture Rachida Dati, sera examiné en commission à l’Assemblée nationale le mardi 1ᵉʳ avril, avant un passage en séance plénière prévu le 10 avril, sous réserve de report. Ce texte, défendu depuis le Sénat par Laurent Lafon (Union centriste), remet en cause la gouvernance actuelle de l’audiovisuel public.
Derrière l’appellation technocratique de holding se dessine une stratégie structurelle. L’idée du gouvernement : rassembler sous une même bannière juridique et budgétaire les grands opérateurs de l’audiovisuel public. Objectif affiché : mutualiser les moyens, renforcer l’indépendance, faire front face à la concurrence du privé.
Mais pour les grévistes, cette réforme est tout sauf neutre. Les syndicats de France Télévisions dénoncent « un projet de réforme de la gouvernance de l’audiovisuel public et les baisses budgétaires associées [qui] auront de graves conséquences s’il est adopté ». À Radio France, l’inquiétude est encore plus explicite : « Ce projet aura pour conséquence de démanteler notre entreprise en la plaçant sous la tutelle de France Télévisions ».
Dati promet, les salariés accusent
Rachida Dati tente de rassurer. Dans Le Parisien, elle a déclaré le 30 mars que cette réforme est « indispensable », car « il s’agit de créer un groupe audiovisuel public fort », capable de rivaliser avec « des groupes privés très structurés ». Elle affirme également que le projet « préserve l’indépendance, les identités de chaque entité et leurs spécificités », tout en précisant : « Il ne s’agit pas de les fusionner. Il n’y a aucune mainmise de l’État, c’est totalement faux ! »
Mais ces assurances ne convainquent guère les professionnels du secteur. Au contraire, la défiance s’amplifie. Une soirée de mobilisation, organisée par la CGT le 31 mars à la Bourse du travail de Paris, réunira personnalités politiques, syndicales et universitaires, dont l’économiste Julia Cagé.
Alors que les tentatives d’ingérence étrangère et la prolifération de contenus fallacieux s’intensifient, plusieurs voix alertent sur l’importance de renforcer, non d’affaiblir, les piliers de l’audiovisuel public. La députée écologiste Sophie Taillé-Polian a jugé sur le réseau X qu’une « perte d’indépendance et de financements pour l’audiovisuel public » aurait un impact « mortifère dans le contexte international actuel ».
Cette mobilisation de deux jours ne se résume donc pas à une opposition corporatiste. Elle révèle un clivage de fond : quelle place accorder à l’information publique à l’heure où les géants privés dominent l’espace médiatique ? Quelle gouvernance garantir face aux menaces informationnelles ? Et surtout : qui décidera demain du contenu de ce que nous voyons, entendons, croyons ?


