Dans un long article du Washington Post, trois journalistes – Annabelle Timsit, Anthony Faiola et Aaron Wiener – dressent un constat inquiétant de la situation française : un pays « au bord de la falaise », englué dans la dépense publique, paralysé par ses blocages politiques et incapable de se réformer sans se déchirer. Le ton est à la fois analytique et désabusé : la France, jadis modèle social et pilier de l’Europe, apparaît aujourd’hui comme un système à bout de souffle.
« C’est le dernier arrêt avant la falaise », avertissait François Bayrou, Premier ministre éphémère, avant d’être renversé pour avoir osé proposer un budget jugé trop brutal – supprimant deux jours fériés et réduisant certaines dépenses publiques. Sa chute symbolise l’impossibilité française de trancher dans ses contradictions : tout le monde admet que le modèle ne tient plus, mais personne ne veut y toucher.
Le Washington Post rapproche la situation française de celle de l’Allemagne voisine, où la croissance est atone, les infrastructures se dégradent et les retraites pèsent lourdement sur les finances publiques. Mais c’est la France qui, selon le quotidien américain, concentre désormais les symptômes les plus alarmants d’un Vieux Continent épuisé : dette en hausse, instabilité politique chronique, tensions sociales permanentes et incapacité à repenser un État-providence devenu hors de prix.
Deux visages de la France résument cette fracture.
D’un côté, Anastasia Blay, 31 ans, assistante caméraman à Paris, vit d’aides publiques et revendique ce soutien comme un « droit » dans un pays où l’État est perçu comme protecteur par nature. De l’autre, Éric Larchevêque, entrepreneur en cryptomonnaies, incarne la France productive et désabusée. Parti dans sa jeunesse pour fuir la bureaucratie et la fiscalité, il était revenu plein d’espoir avec l’élection d’Emmanuel Macron. Il repartira, dit-il, « cette fois pour de bon ». Pour lui, la France s’accroche à un système social qu’elle ne peut plus financer, et « si vous réussissez, si vous êtes riche, si vous créez des entreprises, alors vous êtes un voleur ».
Le constat du Washington Post est brutal : la France vit dans une illusion de prospérité, entretenue par la dépense publique et les aides sociales. Les États-Unis, souvent critiqués pour leur individualisme, voient dans cette dépendance collective le signe d’une société qui a troqué la responsabilité contre la rente. L’économie française serait, selon le journal, piégée dans une spirale de « faible croissance et de dépenses élevées », et ses problèmes budgétaires nourriraient une instabilité politique inédite depuis des décennies.
Plus grave encore, la comparaison européenne tourne à l’humiliation : pendant que la France est dégradée par l’agence Fitch, contrainte d’emprunter à des taux supérieurs à ceux de la Grèce, l’Italie – longtemps moquée pour son instabilité – retrouve une forme de solidité budgétaire. L’Espagne, plus sobre dans sa gestion publique, voit son chômage reculer et son économie redémarrer. Le centre de gravité européen se déplace, et la France n’est plus le moteur qu’elle fut.
Dans ce contexte, la France n’apparaît plus, vue d’Amérique, comme un art de vivre, mais comme un modèle en panne. Un pays de talents et d’énergie, certes, mais prisonnier de son mythe social. Le Washington Post y voit la tragédie d’une nation qui dépense plus que tout autre pays développé pour ses protections sociales, mais qui, paradoxalement, se sent de plus en plus vulnérable.
La journaliste Annabelle Timsit le résume avec justesse : les Français vivent un « combat intergénérationnel » où chacun défend son avantage – les retraités leurs pensions, les jeunes leurs aides, les fonctionnaires leurs statuts. Pendant ce temps, la croissance stagne, les réformes échouent et la dette s’accumule.
De l’extérieur, les États-Unis voient une France qui s’est enfermée dans la nostalgie de son modèle, confondant égalité et immobilisme. Une France où l’État n’est plus un garant de stabilité, mais un acteur de désordre. Et cette fois, l’avertissement vient non pas de ses propres économistes, mais du regard d’outre-Atlantique : celui d’un pays qui, malgré ses excès, a toujours su se réinventer.
« La France, écrit le Washington Post, reste un phare culturel, mais un phare qui vacille. »
Un pays qui n’est plus sûr d’où il va, mais qui continue de croire que la solution viendra d’en haut.



