À l’heure où l’information circule en continu, où les réseaux sociaux façonnent notre vision du monde et où les discours dominants s’imposent comme des évidences, Christophe Brochier nous invite à remettre en question ce que nous tenons pour vrai. Dans 12 conseils pour éviter la manipulation médiatique, il décrypte les mécanismes insidieux qui orientent nos croyances sans que nous en ayons conscience. Sociologue engagé et enseignant, il nous pousse à distinguer le savoir véritable de la croyance mimétique, à développer une autonomie intellectuelle et à débusquer les biais cognitifs derrière les narrations officielles. Entretien sans filtre avec un esprit libre qui nous met face à nos certitudes.
Vous expliquez que nous croyons « savoir » alors que nous ne faisons souvent que « croire ». Pourquoi est-il si difficile de distinguer les deux ?
C’est difficile, car dans la vie courante on ne met pas en place un dispositif d’enquête. On reste dépendant des habitudes acquises pendant l’enfance avec les parents et l’école : ce sont les « autorités », les « gens qui savent » que nous sommes habitués à suivre. Donc ce qui nous apparaît comme des faits établis n’est pas établi par nous ou par des gens que nous connaissons et que nous pouvons interroger. La plupart du temps on ne cherche donc même pas à déterminer la différence entre une croyance et un savoir, à moins que l’on ne doute fortement de la crédibilité de la source.
Vous évoquez l’idée que nous sommes socialement conditionnés à accepter certaines « vérités ». Quels sont les signes qui doivent nous alerter sur un biais cognitif ?
Ces signes se trouvent dans le hiatus évident entre les faits qui sont facilement accessibles et les interprétations que l’on nous présente comme des vérités. Il y a des choses qui sont évidentes, qui crèvent littéralement les yeux et que les médias essaient de nous faire oublier. Par exemple au moment où j’écris ces lignes, l’Union européenne nous présente la Russie comme une menace imminente alors que les soldats russes, épuisés par des années de guerre, ont du mal à repousser les forces qui occupent la région de Koursk, c’est-à-dire leur propre territoire…
Peut-on vraiment échapper à l’influence médiatique à l’ère des réseaux sociaux et du flux d’informations permanent ?
Oui, bien sûr. Mes étudiants sont d’ailleurs surpris que je continue à regarder la télévision et à écouter la radio. L’époque de l’ORTF avec un canal unique d’information est révolue. Les réseaux sociaux vous permettent de sélectionner un groupe d’informateurs, un ensemble de blogs et de sources diverses qui construiront votre propre système d’information. Ajoutons que la presse étrangère est disponible en ligne, de même que les revues académiques. Le problème n’est donc pas l’accès à l’information, c’est la démarche de mise en place d’une autonomie intellectuelle. Il faut le vouloir, et pour le vouloir, il faut d’abord avoir saisi l’ampleur du problème de la manipulation médiatique et institutionnelle.
Si vous deviez donner un seul conseil à nos lecteurs pour éviter la manipulation, quel serait-il ?
Le principal problème c’est d’arriver à accepter que ce que nous croyons savoir est en général largement infondé. Il s’agit de se remettre en question. Or, beaucoup de gens, en particulier chez les diplômés, sont convaincus de parfaitement comprendre comment fonctionne le monde. Ils ne se rendent pas compte qu’ils ne font que reproduire un ensemble de fausses certitudes et de fausses interprétations diffusées par les institutions dominantes. Il suffit de regarder le rapport à l’histoire des Français de classe moyenne, qui est affligeant. Pour revenir à la Russie qui sait encore aujourd’hui que c’est l’Union soviétique qui a abattu l’Allemagne nazie et pas les Américains ?




