La crise d’Evergrande secoue les fondations de l’économie chinoise, révélant les failles d’un géant de l’immobilier et d’un gouvernement en quête de solutions. Cet article dévoile les stratégies déployées par Evergrande pour naviguer dans cette tempête financière et analyse l’intervention du gouvernement chinois, offrant une perspective originale sur les mécanismes de gestion de crise et leurs implications.
La crise vue d’Evergrande : tentatives désespérées de redressement
Face à une crise de liquidité et un endettement colossal approchant les 300 milliards de dollars, Evergrande s’est lancé dans des mesures de sauvetage. L’entreprise a tenté de restructurer sa dette offshore de 31,7 milliards de dollars, cherchant l’approbation de ses créanciers dans un effort désespéré pour éviter la faillite. Cette stratégie reflète une tentative de naviguer entre Charybde et Scylla, avec un équilibre fragile entre la survie financière et les obligations envers ses créanciers et clients. En mars dernier, le géant de l’immobilier avait offert aux créanciers la possibilité d’échanger leur dette contre de nouveaux titres émis par la société et des actions de deux filiales, Evergrande Property Services Group et Evergrande New Energy Vehicle Group. Mais les négociations ont été bloquées en septembre dernier lorsque le président de l’entreprise, Xu Jiayin, a été « soumis à des mesures coercitives » par les autorités chinoises, en raison de soupçons d’infraction. La société a déclaré le même mois qu’elle ne pouvait pas émettre de nouvelles obligations car sa filiale en Chine, Hengda Real Estate Group, faisait l’objet d’une enquête.
Les créanciers, les acheteurs de logements, et les investisseurs d’Evergrande se retrouvent alors dans une situation précaire, leurs espoirs de récupération financière étant intimement liés à la survie de l’entreprise. Le comité de gestion des risques, établi pour surmonter la crise, représente une initiative louable, mais sa capacité à offrir des solutions tangibles reste incertaine, comme l’illustre les paroles de Linda Chan en janvier dernier, juge de la Haute Cour de Hong Kong, demandant plus de détails concrets : « Que compte faire l’entreprise dans les prochaines semaines ? Actuellement, nous n’en avons qu’une idée générale », a-t-elle dit aux avocats d’Evergrande, en soulignant que « la transparence est également essentielle ».
Il y a en effet un souci de “transparence” et de confiance dans cette gestion de crise d’Evergrande. Outre l’enquête actuelle sur le dirigeant, le groupe avait nié sa descente aux enfers et sa situation financière catastrophique pendant les premiers mois suivant la crise.
L’incapacité d’Evergrande à se stabiliser menace non seulement l’économie chinoise mais ébranle également la confiance dans le secteur immobilier mondial. L’ampleur de la dette et la possible liquidation de l’entreprise soulèvent des questions sur les répercussions pour les créanciers internationaux et les acheteurs en attente de leurs logements.
La crise vue du gouvernement chinois : équilibrer intervention et autonomie
Pour le gouvernement chinois, la gestion de cette crise est délicate : l’immobilier représente près de 30% du PIB chinois tout en étant un secteur clé pour le pays, mais mi-2020, la Banque centrale et le ministère du Logement chinois avaient fixé trois « lignes rouges » aux promoteurs. Un rapport entre le passif (hors recettes anticipées) et l’actif supérieur à 70 %, un rapport entre la dette nette et les fonds propres supérieur à 100 %, et un rapport entre la trésorerie et la dette à court terme inférieur à 100 %. Evergrande les a toutes franchies et a été privé de crédits bancaires. On comprend donc bien que le gouvernement chinois ne peut pas faire un “cadeau” au promoteur et revenir aussi simplement sur ses exigences, mais ce faisant, c’est bien la stabilité économique globale du pays qui se retrouve menacée.
Face à ce dilemme, le gouvernement chinois a opté pour une approche prudente. Bien qu’un nombre croissant de promoteurs immobiliers chinois soient en défaut de paiement depuis la crise de liquidité qui a frappé le secteur en 2021, Pékin n’est pas intervenu directement pour renflouer une entreprise jusqu’à présent, pas même Evergrande. D’un point de vue politique, le gouvernement veut s’assurer que l’entreprise et ses propriétaires paient pour avoir provoqué la crise immobilière en Chine et qu’ils soient dûment sanctionnés. Toute restructuration ne pourrait avoir lieu qu’une fois cette responsabilité politique assumée.
Ainsi, il semblerait que Pékin se préoccupe davantage de gérer rapidement les conséquences politiques de la crise, plutôt que de tenter d’atténuer son impact en intervenant directement pour renflouer les caisses d’Evergrande. Ce sont les conclusions d’un rapport du cabinet d’études macroéconomiques Gavekal Dragonomics qui nous permettent d’avancer cette hypothèse : Evergrande a des engagements contractuels – des paiements effectués à l’avance par les acheteurs de logements – d’un montant de 604 milliards de yuans (74 milliards d’euros), ce qui équivaut à environ 600.000 logements. Pékin a fait de l’achèvement et de la livraison de ces logements une priorité absolue alors que la multiplication des appartements inachevés dans tout le pays a provoqué des mouvements de protestation dans tous le pays l’an dernier. « La priorité du gouvernement sera clairement de livrer les logements invendus et inachevés aux acheteurs », résume Christopher Beddor, directeur adjoint de la recherche sur la Chine chez Gavekal Dragonomics, en faisant référence à la situation d’Evergrande.
Pour Evergrande, ce sont les créanciers et les investisseurs qui les préoccupent le plus. Pour le gouvernement, c’est au contraire les acheteurs de logement insatisfaits qui représentent la partie prenante la plus importante, car elle menace directement la stabilité politique du pays et la crédibilité du gouvernement, ce qui est inacceptable pour le parti : on se souvient tous de Tian’anmen en 1989…
En définitive, l’approche mesurée du gouvernement reflète un dilemme profond : comment gérer une crise d’une telle magnitude sans compromettre les principes de responsabilité et de marché. La crise Evergrande deviendra sans doute un cas d’école sur la manière dont les pertes sont partagées dans un système politico-économique où l’intervention de l’État et les intérêts des entreprises d’État jouent un rôle prédominant. Les enseignements seront nombreux : ils illustreront en particulier la complexité de la restructuration d’une entreprise jugée trop systémique pour faire faillite, mais aussi trop embourbée pour être aisément sauvée.
C.G.
Sources :
https://research.gavekal.com/teaser/evergrande-distress/https://www.bfmtv.com/economie/international/chine-arrestations-au-sein-du-groupe-immobilier-surendette-evergrande_AD-202309160326.html
