Malgré la contraction des investissements étrangers en Europe, la France conserve sa première place grâce à l’IA et au calcul haute performance. Adossé à une énergie nucléaire décarbonée, l’Hexagone tente de bâtir un hub technologique majeur, un attrait international dont témoigne le rapprochement stratégique entre l’américain MARA et Exaion, filiale d’EDF.
Pour la septième année consécutive, la France trône en tête du classement européen des investissements directs étrangers (IDE) avec 852 projets recensés en 2025, devançant le Royaume-Uni (730) et l’Allemagne (548). Toutefois, sous le vernis du premier rang, le baromètre annuel du cabinet EY accuse toutefois un net recul de 17 % des décisions d’investissement sur le sol national, s’inscrivant dans la morosité continentale (-7 %). Ces arbitrages illustrent aussi la mutation profonde du tissu économique, avec l’intelligence artificielle et le numérique qui se substituent progressivement aux projets industriels. Avec 53 projets comptabilisés en 2025 (+26 %), la France capitalise sur l’engouement sectoriel.
Une attractivité tirée par les infrastructures numériques
Ce ralentissement des investissements (-17 %) témoigne d’un attentisme marqué par les incertitudes politiques et macroéconomiques. L’Hexagone pâtit notamment du désengagement relatif des acteurs américains (-14 %), retenus par les incitations de l’Inflation Reduction Act (IRA), et allemands (-26 %), plombés par leurs difficultés domestiques. La France limite la casse sur l’emploi, les 28 000 postes créés ou maintenus par les IDE ne baissant que de 4 %, contre -25 % à l’échelle européenne, un maintien tiré par la logistique et les services informatiques. Si le secteur des logiciels et services IT prend le premier rôle avec 104 projets (soutenus par des implantations comme Anthropic ou Kyndryl à Sophia-Antipolis), ce virage soulève un enjeu de changement d’échelle. Alors que les projets de R&D pure reculent de 47 %, l’enjeu pour la France est de dépasser le rôle de simple terre d’accueil passive pour data centers étrangers en devenant le pivot des infrastructures de calcul en Europe.
Le dossier Exaion fait à ce titre figure de cas d’école. L’investissement de 168 millions d’euros du groupe américain MARA pour acquérir 64 % de cette filiale d’EDF, regroupant 70 ingénieurs dans le calcul haute performance, mais non rentable à ce stade, montre la capacité de l’écosystème tricolore à capter des capitaux internationaux pour accélérer ses pépites. En imposant l’entrée au capital de NJJ (Xavier Niel) et une majorité française au conseil d’administration, Bercy a transformé ce rachat en un partenariat stratégique : l’État garantit le contrôle de la gouvernance tout en donnant à Exaion les moyens financiers de passer à l’échelle supérieure.
En s’associant à la filiale de l’électricien tricolore avec l’ambition de « faire émerger depuis la France un acteur européen des infrastructures numériques », le groupe américain MARA valide lui aussi un arbitrage stratégique, celui de l’atout maître dans la course globale à la puissance de calcul du nucléaire français, qui garantit un approvisionnement continu et bas-carbone.
L’atout énergétique face à l’épreuve du réseau
Dans le baromètre d’EY, 79 % des dirigeants citent la disponibilité d’une énergie bas-carbone comme le premier atout de la France. L’Hexagone tire profit de son parc nucléaire historique, capable de fournir en continu le fond de charge indispensable au fonctionnement, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, des supercalculateurs et des centres de données. Cet outil industriel préserve la compétitivité du marché de gros tricolore, où le prix à terme français pour livraison 2027 s’est établi à 54 euros le MWh en moyenne au premier semestre, déconnecté des prix en Allemagne (89 euros) et en Italie (101 euros). Sur le plan politique, l’adhésion d’une majorité de citoyens à l’énergie atomique (68 % selon la dernière étude de l’institut Ipsos) offre en outre aux investisseurs une visibilité réglementaire précieuse à long terme.
Mais sur le terrain, le goulot d’étranglement s’est déplacé de la production vers la logistique réseau. Si l’électricité décarbonée est abondante, les délais d’instruction administrative et la saturation physique de certains nœuds de raccordement gérés par RTE constituent désormais les véritables freins. L’accès direct aux réseaux télécoms très haut débit et la généralisation de contrats d’approvisionnement à long terme (PPA) conditionneront la capacité réelle de la France à transformer cet avantage énergétique en réalité industrielle.
Les conditions d’une transformation durable
Le cabinet EY ne s’y trompe pas en qualifiant ce leadership de « victoire précaire ». La concurrence s’intensifie du côté de l’Europe du Sud et centrale, l’Espagne (+7 % d’IDE) et la Pologne (+10 %) attirant de grands projets en jouant sur des coûts de main-d’œuvre inférieurs (26 €/h en Espagne contre 38 € dans la zone euro), un foncier plus accessible et des procédures accélérées. Par ailleurs, Denis Ferrand, directeur général de Rexecode, rappelle un paradoxe : depuis quinze ans, les entreprises françaises investissent davantage à l’étranger que les groupes étrangers n’investissent en France. Ce déficit d’attractivité net réduit progressivement le poids des filiales internationales dans la création de richesse nationale, contrairement à ce qui s’observe en Allemagne ou en Italie. Seuls 57 % des dirigeants interrogés prévoient d’investir en France en 2026, contre 73 % deux ans plus tôt, pointant du doigt l’instabilité législative, le niveau de fiscalité et le coût du travail.
Si les grands raouts comme le sommet Choose France continuent de servir de vitrine à des dizaines de milliards d’euros d’engagements (93 milliards affichés lors de la dernière édition), le monde économique attend désormais des preuves de concrétisation administrative et réglementaire. Cette exigence est particulièrement déterminante dans la course mondiale à la puissance de calcul : le nucléaire peut offrir à la France un avantage comparatif durable, mais seulement si cette abondance électrique bas-carbone se traduit rapidement en capacités de raccordement, en infrastructures opérationnelles et en visibilité pour les investisseurs. Le constat formulé par Jean-Roch Varon, président d’EY France, résume à lui seul le changement de phase : « La France a gagné la bataille de l’attractivité, celle de la confiance commence maintenant ».


