Ousmane Sonko : un procès qui révèle les limites de la démocratie sénégalaise sur plusieurs années

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Ousmane Sonko : un procès qui révèle les limites de la démocratie sénégalaise sur plusieurs années | journaldeleconomie.fr

Le Sénégal, souvent présenté comme un modèle de la démocratie en Afrique de l’Ouest, a traversé en 2023 une période tumultueuse qui a mis à l’épreuve sa stabilité politique et sociale en secouant ses principes démocratiques. Au cœur de cette crise se retrouve le procès d’Ousmane Sonko, le principal opposant politique au gouvernement de Macky Sall, qui catalyse et soulève de nombreuses questions sur la gestion de crise par les autorités. La réaction des forces de l’ordre face aux manifestants, l’accès restreint aux réseaux sociaux et l’incarcération de l’opposant sont autant de points qui ont alimenté le débat public et international sur la gestion du gouvernement sénégalais de cette crise.

Une crise multidimensionnelle

Tout commence avec le scandale « Sweet Beauty », hautement médiatisé et controversé au Sénégal, impliquant le leader de l’opposition Ousmane Sonko et Adji Sarr, une employée d’un salon de massage qui a donné son nom à l’affaire. Adji Sarr a accusé Sonko de l’avoir violé à plusieurs reprises, et d’avoir proféré des menaces de mort contre elle en février 2021. Ces accusations ont conduit à l’arrestation de Sonko et ont déclenché une série de manifestations violentes à travers le pays, exacerbant, pour la première fois dans le cadre de ce scandale, les tensions politiques et sociales du pays.

Le tribunal de Dakar a finalement requalifié les accusations de viol de Sonko en corruption de la jeunesse. Cette affaire a soulevé de vives critiques, concernant notamment le traitement des accusations de viol dans le système judiciaire sénégalais et l’impact sur les droits des femmes. Ousmane Sonko a finalement été reconnu coupable en 2023 de corruption de jeunes, uniquement, et condamné à deux ans de prison. 

De nouvelles manifestations et de nouvelles émeutes suivirent alors le verdict le 1er juin 2023, et ont mis en évidence une nouvelle fois la polarisation politique et les problèmes socio-économiques profonds auxquels sont confrontés les jeunes sénégalais. La couverture médiatique et l’utilisation des réseaux sociaux ont joué un rôle significatif dans la mobilisation des jeunes, et dans la propagation d’informations et de désinformations, contribuant ainsi à l’intensité de cette crise. Les débats autour de l’affaire Sweet Beauty ont révélé les réalités sociales du Sénégal, en particulier la vulnérabilité des jeunes filles dans un environnement patriarcal, exacerbée par l’exploitation de leur vulnérabilité au sein de la société sénégalaise.

Une communication hésitante de la part du gouvernement sénégalais

L’intervention des forces de l’ordre a permis de contenir les manifestations et de prévenir une escalade de la violence dans certaines zones, mais ce qui ressort essentiellement est le manque de dialogue et les restrictions sur les libertés imposées par la réponse du gouvernement sénégalais.

Le manque de dialogue d’abord : si par définition il est difficile de le décrire, il est aisé d’en énumérer les conséquences dramatiques sur le rapport entre l’État sénégalais et ses concitoyens. Au-delà d’exacerber les tensions, il décrédibilise le gouvernement sénégalais et laisse proliférer toute sorte de théories ; Ousmane Sonko étant le leader de l’opposition, chacun peut imaginer qu’il s’agisse éventuellement d’un jeu politique visant à contrecarrer sa candidature, encore plus à l’approche des élections de 2024 et des sondages prometteurs mettant Sonko en avant.

Les restrictions de libertés ensuite, qui, à l’inverse du premier point, parlent d’elles-mêmes : la limitation de l’accès aux réseaux sociaux, en coupant certaines applications comme WhatsApp, et l’arrestation d’opposants politiques et de manifestants ont évidemment soulevé des inquiétudes quant aux libertés fondamentales et questionné les principes même de la démocratie sénégalaise, pourtant estimée en Afrique de l’Ouest. 

L’enlisement d’une crise politique pleine de rebondissements

Les nombreuses crises sous-jacentes au procès Sonko s’auto-alimentant, la communication du gouvernement, qui souhaitait réaffirmer les principes démocratiques sénégalais, était loin d’être évidente.

Le 3 juillet 2023, Macky Sall annonce qu’il ne candidatera pas à l’élection présidentielle de 2024, communication qui apaise grandement les inquiétudes sur le possible piétinement de la Constitution sénégalaise qui limite l’exercice du pouvoir présidentiel à deux mandats seulement.

Le 26 février 2024, Macky Sall annonce une loi d’amnistie générale concernant les arrestations liées aux manifestations depuis 2021, le but étant de pacifier l’espace politique sénégalais, agité depuis le début du mois de février. Mais la réponse à cette crise semble simplement vouloir en cacher une autre. 

En effet, à la veille du début de la campagne électorale, le 3 février, le président sénégalais Macky Sall a annoncé dans une adresse nationale la signature d’un décret abrogeant celui qui convoquait le corps électoral pour les élections présidentielles prévues le 25 février 2024, reportant ainsi indéfiniment le scrutin. Cette décision résulte d’un désaccord entre l’Assemblée nationale et le Conseil constitutionnel, ce dernier jouant un rôle d’arbitre dans le processus électoral. Le président a proposé l’organisation d’un « dialogue national ouvert » pour garantir une élection libre, transparente et inclusive. Le 5 février, l’Assemblée nationale a officialisé ce report, prolongeant de fait le mandat présidentiel en fixant la nouvelle date du scrutin au 15 décembre.

Le 15 février, suite à une contestation par des candidats de l’opposition, le Conseil constitutionnel a annulé le décret du 3 février ainsi que la loi modifiant la date de l’élection, jugées contraires à la Constitution. Toutefois, le Conseil a reconnu un « report de fait » et a demandé l’organisation de l’élection « dans les meilleurs délais ».

Dans ce contexte tendu, le président Sall s’est engagé à respecter la décision de justice, invitant à un rassemblement national pour fixer la date des élections, bien que la majorité des candidats à la présidentielle aient boycotté cette concertation, qui a finalement proposé le 2 juin comme nouvelle date pour le scrutin.

Clarté manquée, actions attendues

Dans l’arène politique sénégalaise, où une communication claire devrait être reine pour permettre le « dialogue général » tant attendu, le flou semble s’être installé comme souverain. Ce jeu subtil entre dire, cacher et faire anime la politique sénégalaise qui semble donc en constant rétropédalage concernant le discours sur la direction qu’elle souhaite donner au pays.

Sources

Le Monde

La Croix

Le Parisien

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